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| Charlus rencontre Rachel (le 04/03/2006 à 10h59) |
Ce dialogue moitié muet, moitié parlé, n’avait duré que peu d’instants.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
La folie hurle un peu partout, pourtant la ville elle-même semble
calme… trop calme… l’air extérieur est lourd, poisseux, une sale
journée. Il n’est jamais trop tard : tout doit pouvoir arriver d’un
moment à l’autre, le désespoir rampe alentour mais malgré la foule, le
foyer est étrangement propre. Rachel ne dit rien, elle n’a encore fait
que quelques pas dans le foyer quand elle tombe sur Charlus.
Charlus lève la tête, la voit : — Comprends-tu ce que tout cela
signifie ? — De quoi s’agit-il à présent ? Qu’attends-tu encore de moi
? — Que penser de l’amour… et d’Oriane ? Qu’en est-il maintenant de
nous ? — Tu sais que je suis toujours très heureuse de te revoir ! — Je
n’ai aucun doute à ce sujet, notre complicité a été, et ne peut être,
que totale. — Je suis si malheureuse de cette sale affaire, dit-elle,
si inquiète aussi… — Il ne faut pas, le monde est le monde, avec ou
sans nous il continue ses plus ou moins sales petites actions, nous ne
sommes en lui que des phénomènes transitoires sans réelle importance. —
Pourtant ! — Oui, pourtant… pourtant quoi ?
Leur dialogue moitié muet, moitié parlé ne dure que peu d’instants,
personne ne sait tout sur tout, pas d’inquiétude à ce sujet, très peu
se doutent que la vie est une chose si importante, pas plus que la mort
ou l’amour, emportés par le flot incessant et boueux des événements la
plupart se contentent d’être ; résistant plus ou moins à la violence du
flux, tentant de s’accrocher ici ou là à une branche qui surnage un
temps, à un rocher aux aspérités gluantes, à quelques herbes coupantes
d’une rive, ne sachant ni d’où ils viennent ni où ils vont, heureux
seulement s’ils rencontrent un moment où le calme temporaire des eaux
leur permet de respirer un peu…
L'incertitude dévore leur visage : — Et bien, pourquoi me fuis-tu
aujourd’hui ? demande Charlus. — Interroge-toi plutôt toi-même !
— Je n’ai jamais vraiment compris les femmes, pas plus toi d’ailleurs
que les autres. Au fond… — Au fond ? — Au fond, si je peux en aimer
plusieurs, c’est que chacune à sa façon propre me renvoie à une nuance
nouvelle de mes incompétences.
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| Charlus discute avec Argencourt (le 05/03/2006 à 10h12) |
Une
personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous
avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre
égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes à
travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais
pénétrer…
Marcel Proust, Le côté de Guermantes.
Rachel regarde Charlus discuter avec Argencourt qui
vient d’entrer dans le foyer et Rachel se dit que l'extériorité est une
gêne, comment savoir, ou plutôt comment vivre avec la même exactitude,
la même intensité, la vie que vit autrui. Rachel aurait tant aimé que
son existence soit un roman. Ses journées sont des puzzles de fragments
de faits et d'anecdotes qu'elle est incapable de remettre dans leur
ordre logique. Elle aimerait pouvoir se raconter sa réalité comme elle
lit un roman mais rien ne sert de courir après des événements fuyants.
Comment savoir ? Elle aurait aimé avoir le pouvoir de connaître ses
proches sous toutes leurs facettes, comme si elle était au-dessus de ce
labyrinthe de glace qu'était pour elle sa vie, non devoir se contenter
de ces seuls moments où ils montraient leur seule face momentanément
visible. Elle ne vit pas sa vie comme une suite logique d'événements
continue, mais au contraire, comme un dispersement perturbateur de
faits aléatoires qui la surprennent continuellement à l'improviste. Car
ce qui importe, est moins la poussière superficielle et volante des
multiples petits événements vécus que la profondeur stable des êtres or
elle ne parvient pas à la connaître. Même Charlus, son mari, mais
également son ami le plus sûr, lui est une énigme qu’elle regarde à
distance comme un jardin à travers une grille où elle sait ne jamais
pouvoir pénétrer. Qu’il ne lui ait jamais reproché ses amants — même
s’il est des mots qu'il ne veut prononcer —, qu’il soit prêt à faire
n’importe quoi pour l’amour de Gilberte qui l’ignore alors qu’il est
aveugle à celui que Lucienne lui porte lui faisant subir les mêmes
souffrances qu’il ressent lui-même la conforte dans son sentiment que
la vie n’est qu’un kaléidoscope dans les mains du destin dont les
figures complexes, même si elles paraissent symétriques et ordonnées,
se défont au moindre de ses mouvement pour composer d’autres
combinaisons tout aussi faussement stables.
Rachel entend Charlus et Argencourt évoquer comme avec regret certains
moments de leur commune enfance avec Oriane, elle tend l’oreille : —
N’y revenons pas, ce qui est fait est fait. Ce dont maintenant il
s’agit, c’est d’essayer de maîtriser l’avenir. Elle ne cherche pas à en
savoir davantage.
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| Le visage de Charlus (le 06/03/2006 à 10h50) |
Ainsi les hommes peuvent avoir plusieurs sortes de plaisirs. Le véritable est celui pour lequel ils quittent l’autre.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
Lucienne s'imagine loin du Foyer, nue, au soleil, allongée au bord
d'une plage déserte, absente de tout ce monde qu’elle se sent
contrainte de fréquenter… Elle vit dans une certaine confusion,
aimerait que des mains se posent plus souvent sur elle mais Lucienne
n'a pas vraiment su aimer, jamais su s'abandonner aux complicités
absolues de l'amour, son mariage avec Elstir n’a été qu’une fuite en
avant dans l’imagination de l’amour, son aventure passagère avec
Palancy ne lui a pas non plus apporté cet oubli de soi-même qu’elle
appelle de toutes les cellules de son corps… Elle ne s’est ainsi jamais
pensé heureuse, traverse sa vie comme une ombre, n’a jamais découvert
vraiment la sorte de plaisir pour lequel elle serait prête à tout
abandonner ; sans avoir une notion claire des conditions qui le
rendraient possible, elle essaie sans cesse de découvrir celui — celle
— dont elle pourrait être amoureuse : tout marque sur elle qui a des
bleus à l'âme, il y a si longtemps qu'elle vit dans l'incertitude, sa
vie est si incompréhensible, si floue… si lamentable !
Depuis qu’elle est entrée dans le Foyer, sa tête s’est emplie de
phrases saisies au hasard des conversations ou des émissions diffusées
par les téléviseurs : «la ville entière ne cesse de parler d'un
assassinat qui aurait été commis la veille dans le quartier
résidentiel.» ou encore : «le chaos révolutionnaire des événements
contribue à l'impression générale de folie que la population ressent
avec force»; mais la couardise est ce qu'elle connaît le moins et tout
cela, au fond, n’aurait pas pour elle une grande importance si elle ne
se sentait pas, à plusieurs titres, directement concernée…
Elle cherche Charlus tout en craignant de le voir effectivement, de
capter son regard : son visage est bizarre, monstrueux, encadré par une
chevelure raide d'une couleur fade pourtant, par ce qu’il traduit de
décision, de force de caractère, elle sent qu’elle aimerait qu’il
l’aime. Lucienne n’est attirée que par les êtres de certitude, —
Charlus, Saint-Loup — et, en ce moment, c’est d’eux qu’elle aimerait
être aimée même si ce désir reste davantage une construction
intellectuelle qu’un besoin de son corps.
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