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| Lucienne et Argencourt (le 30/03/2006 à 13h43) |
Instants doux, gais, innocents en apparence et où s’accumule pourtant la possibilité du désastre.
Marcel Proust, La Prisonnière.
Entre Lucienne et Argencourt, depuis leur enfance, il y a toujours,
quelque chose de noir, comme un espace infini déployé entre la
fragilité gracile des étoiles, une multitude d’instants doux, gais,
innocents en apparence où s’est peu à peu accumulée la possibilité du
désastre qui maintenant les menace. Ils se roulent dans le passé comme
dans un cloaque fétide et nauséabond, temps du réel, temps du souvenir
et temps de ses narrations se mêlent inextricablement, les récits des
moments vécus en commun roulent comme galets polis aux aveux de leurs
différences, leur cerveau est ainsi encombré du ressac de ces temps
partagés qui les submergent, tendent à se substituer au présent les
amenant au seuil d’une obsession complaisante de la mort car ils savent
que rien ne restera d’eux, que leur vie n’aura été qu’un long
effacement d’empreintes confuses ou de traces fragiles d’un château de
sable au bord d’une plage. Leurs chemins se sont si souvent croisés,
séparés, disjoints, rejoints, confondus qu’Argencourt observe avec
amusement les cheminements, les contraintes qui l’ont conduit à
participer à l’assassinat du Général : un souvenir de plage où le vent
de la mer couche avec rage les herbes éparses de la côte, une petite
fille à ses côtés, Lucienne, au rire si cristallin et son frère,
despote ironique et prude jeune fille, mains bienveillantes et regards
constamment inquiets, s’affirmant pourtant si sûr de lui déjà,
protecteur, dominateur, méprisant avec trop d’affectation la très
apparente fragilité d’Argencourt qu’un rien semblait effrayer ;
craintes et complicités manifestées ce jour dans des échanges de
regards involontaires ; effroi mal dissimulé dans ceux du frère de
Lucienne ; complicité dans ceux attentifs d’Oriane et de Charlus aux
silences si vigilants ; moqueries trop méprisantes devant ses choix de
vie ; expérience malencontreuse d’un mariage avec Germaine présentée
par le Général puis mise en scène stupide d’une relation contre nature
avec Françoise ; rencontres, approches, évitements, fuites, faux
semblants, apparences, brimades imposées à certains de ses amis,
soldats ou officiers ; jalousies, désirs inconscients, solitudes ; jeux
du chat et de la souris… Passé et présent leur composent ainsi un temps
en apparence unique, mais comme mouvant ou indécis où tous en se
cherchant se perdent. Rien de tout cela pourtant ne constitue en soi un
motif suffisant pour avoir accepté d’attirer puis droguer le jeune
chauffeur du Général devenant ainsi complice actif de Lucienne, Oriane,
et Charlus, mais il est parfois dans l’existence un point de vue
particulier selon lequel les multiples petits événements disparates et
disparus se concentrent soudain en une effroyable forme unique que,
pour ne pas être détruit, il faut accepter de détruire.
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