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| Elstir joue à la guerre (le 13/04/2006 à 06h29) |
Tous
ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse
mais sans qu’on pût distinguer entre eux […] sinon des fissures, des
failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration
qui, dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des
différences d’origine, d’âge, de « formation ».
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Un serveur portant un vaste plateau d'argent chargé de petits fours
salés traverse la foule avec indifférence, les mouvements erratiques
des convives rapprochent les uns des autres, les éloignent, les
rapprochent à nouveau, les rassemblent dans leur inquiétude ou au
contraire les abandonnent aux solitudes de leurs rêves ou de leurs
souvenirs : Françoise est proche d’une fenêtre, la faible auréole que
les lumières intérieures projettent sur la pelouse fait, dehors, la
nuit si noire, si menaçante, qu’il lui semble y avoir une frontière
absolue entre l'espace de l'extérieur et celui dans lequel elle se
trouve et qui la protège ; elle imagine un ciel carmin avec, dans le
lointain, une mer qui s'étale sur le paysage en large tâche bleue
immobile, l'espace paraît transparent de lumière, très loin, sur
l'horizon, est posé un vapeur, — un croiseur peut-être —, il ne bouge
pas ; le vide calme de la campagne a quelque chose d'affreusement
solennel comme en attente d'un événement, le ciel a une profondeur
absolue, par moments parviennent des jappements ; une petite fille
serre la main de sa mère ; dans un jardin, son frère Elstir joue à la
guerre avec Bréauté… il y a aussi une forêt dont la ligne noire
souligne l'horizon ; au loin, quelque part, elle rêve que le pourpre
domine la mer… ses souvenirs ajoutés en désordre les uns aux autres ne
forment plus qu’une masse sans qu’elle puisse distinguer entre eux
sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces
bigarrures de coloration qui, dans certaines roches, dans certains
marbres, révèlent des différences d’origine, d’âge, de « formation »,
il lui semble que les faits du présent ont moins d’importance que les
souvenirs qu’ils suscitent ou les attitudes qu’ils engendrent, elle se
projette dans le passé, n’a jamais voulu prendre sa vie en main, s’est
toujours abandonné aux volontés des hommes qui l’ont accompagnée et
bien qu’elle soit consciente des difficultés de la situation dans
laquelle ils se trouvent, elle attend, n’imagine rien d’autre
qu’attendre, laisse, comme ces châteaux de sable qui, élaborés avec
soin portent en eux l’inévitable érosion attendue des faibles
mouvements d’eau d’une mer calme, venir ces événements prévisibles face
auxquels, pensant n’avoir aucun autre choix, elle se sent fragile et
désemparée.
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