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| Gilberte se croit observée (le 22/04/2006 à 10h18) |
Il
y a des regards particuliers et qui ont l’air de vous reconnaître,
qu’un jeune homme ne reçoit jamais de certaines femmes — et de certains
hommes — que jusqu’au jour où ils vous connaissent et apprennent que
vous êtes l’ami de gens avec qui ils sont liés aussi.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
Même si elle n'en a aucun témoignage, Gilberte pense être le centre de
convergence de toutes les curiosités, elle a l'impression d'être
constamment surveillée, s’est continûment sentie comme à l'étal, d'être
sans cesse dans la visée d'objectifs indiscrets et s’imagine aisément
que tous les regards la suivent mais ce ne sont pas ces regards-là qui
en ce moment l’intéressent ou l’inquiètent, ce qu’elle cherche dans la
salle ce sont des regards connus, ceux de proches ou d’amis de proches
susceptibles de la remettre en confiance : dans l’incertitude qui la
mine, à cause des soupçons qui la préoccupent, elle n'aime plus les
regards qu'elle sent toujours peser sur elle, a besoin de quelqu’un à
qui se raccrocher. Un serveur passe portant des rafraîchissement sur un
plateau, il a un regard profond, dérangeant, qui fouille le corps
jusqu'aux os, ses yeux sont d'un bleu profond et tranquille, leurs
regards se croisent, se détournent, puis ils se fixent longtemps, elle
secoue légèrement la tête en signe de refus, se demande si c’est par
hasard qu’il est venu vers elle ou si ce geste dissimule autre chose :
les yeux sombres de Gilberte — qui n'a jamais su regarder qui que ce
soit franchement — se perdent dans une inquiétude apeurée, elle regarde
à l'intérieur d’elle-même, fuit ce qu'elle y découvre.
Alors qu’elle approche des fenêtres, elle aperçoit Argencourt que
Palency lui a fait connaître, il la salue de loin mais elle ne l’aime
pas, n’a aucune envie de parler avec lui, se demande comment l’éviter
quand un militaire s’approche de lui, le salue, l’aborde ; rassurée sur
la crainte d’avoir à causer avec Argencourt, Gilberte n’éprouve aucune
curiosité pour les convives qui l’entourent, elle ne les voit pas, les
regarde avec distraction, traverse leur masse comme une prairie, passe
à côté d’eux comme une ombre, cherche un regard qui la reconnaisse,
croise enfin celui de Saint-Loup, son ami d’enfance, occupé à discuter
avec sa maîtresse, il lui sourit, Germaine la regarde, lui sourit
aussi, Gilberte, soulagée, s’approche d’eux : — Je suis si heureuse de
vous trouver là ce soir, dit elle. — Le plaisir est partagé, dit
Germaine, qu’avez-vous fait de Norpois ? — Si vous le voulez, nous
pouvons le chercher ensembles…
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