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| Albertine est morte d'inquiétude (le 18/05/2006 à 11h54) |
Je ne trouve qu’en vous je ne sais quelle grâce
Qui me charme toujours, et jamais ne me lasse.
Racine, Esther.
Griffée par l'inquiétude, Albertine regarde son frère, ils semblent ne
pas avoir grand chose à se dire comme si leurs mots étaient usés par
les aspérités de la vie, n'ont jamais eu une conscience claire des
choses, ils ne veulent pas voir la vérité de l'univers qui les enferme,
vivent dans une grotte profonde, loin de toute lumière extérieure, il
leur semble, depuis toujours, vivre dans un brouillard de situations et
d'événements interchangeables, ont une étrange propension à ignorer la
réalité qui les entoure : la télévision est omniprésente, Saint-Loup
rêve à d’autres horizons, — N'avez-vous plus peur ?… Elle regarde des
officiers qui sont réapparus et, se dispersant dans la salle, semblent
se répandre parmi les groupes de convives qui se font et se défont
constamment. — Pourquoi pensez-vous que je n’aie plus peur ? Elle a
l'obsession de la pourriture, de la poussière, est épouvantée par tout
ce qui évoque la mort, la destruction, la perte et, pour cela, ne peut
jamais se livrer toute entière. Elle n'a rien accompli, jamais rien
mené à son terme. Ils se regardent. Sur les écrans vidéo des enfants
vigoureux plongent dans les vagues.… des soldats courent en hurlant à
travers des ruines noircies.… sur une plage, des jeunes filles drapées
dans des tissages aux couleurs vives jouent à s'asperger d'eau de mer…
Brusquement un policier militaire émerge d'un groupe proche, il semble
chercher quelque chose ou quelqu'un. Ils le regardent, Saint-Loup a
l'impression de l'avoir déjà vu, ne sait où… ils échangent un bref
regard, comme s'ils se connaissaient puis le militaire s'éloigne,
Saint-Loup perd un instant sa silhouette de vue dans la foule, la
retrouve, la suit. Le militaire s'arrête entre deux portes, semble
s'absorber dans l'examen d'une fresque représentant un sommeil
d'Endymion en grisaille, regarde en arrière, puis à nouveau le tableau,
il ne lanterne pas longtemps, revient vers un buffet comme s’il voulait
se servir, leurs regards se croisent encore… puis se détournent…
Albertine se dirige à son tour vers le buffet, le militaire prend un
des derniers verres de whisky, le lui offre, quelque chose l’inquiète
qu'Albertine ne peut cerner avec précision, un sentiment irrépressible
de panique la gagne, ne sait que faire, a les joues rouges. Elle porte
en elle des choses troubles, elle est plutôt fragile devant les
incidents des jours, mêle constamment de l'obscurité à la lumière, a
l'impression que quelque chose monte de sa poitrine oppressée à son
cerveau tourbillonnant comme une toupie folle, toutes les rigueurs de
l'existence, même les plus infimes, lui sont une blessure
insupportable, elle vit dans un monde clos. Albertine dit : — Que se
passe-t-il ? Le militaire ne répond pas, se contente de la saluer, se
retire en claquant les talons.
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