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| Argencourt n'aime plus Françoise (le 19/06/2006 à 15h57) |
On
serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à
celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera
plus.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
S’approchant du buffet, Françoise n'a aucune mémoire du pourquoi réel
de sa rencontre avec Argencourt dont elle aperçoit la haute silhouette
don quichotesque. Leur premier souvenir commun semble remonter à cette
nuit de juin où, alors qu’elle était encore une jeune mariée, ils ont
dansé pour la première fois ensemble. Puis emportés par les pulsions —
plutôt que maîtres de leur passion — ils se sont rapidement aimés,
détestés, haïs. En fait, ils en sont toujours au même point, comme si
leur vie se faisait sans eux : fétus enlevés par des courants
contraires, Françoise s’est peu à peu détachée des désirs d’Argencourt
qui s’est éloigné d’elle pour tomber dans ceux de Ganançay. Non
seulement Argencourt n’aime plus Françoise, mais elle est devenue pour
lui comme une morte un peu pleurée, puis l’oubli est venu, et quand
elle le retrouve, elle sait ne plus pouvoir s’insérer dans une vie qui
n’est plus faite pour elle. Françoise s’est ensuite de même détachée
peu à peu des désirs de Ganançay qui s’est éloigné à son tour: elle
s’est à jamais guérie du romanesque.
Lorsqu’elle s'évade, c’est vers le passé, cherche à s'oublier dans ses
souvenirs: Françoise a, par intervalles, une irrépressible envie de
retourner au monde de l'enfance, s'enrouler complètement dans une
couverture d'insouciance, enfouir sa tête dans le duvet de mondes
imaginaires plus exaltants les uns que les autres. Sans raison
particulière, elle fait sans cesse attention à des choses anodines,
retrouve un goût de madeleine, une odeur d’herbe humide d’une fin de
soirée d’été, revoit l’habit de pirate à chemise vermillon étrenne d'un
vieil oncle à son frère Elstir qu’elle aimait tant lui emprunter, le
coquillage échangé avec Rachel lors d’un voyage adolescent, ce premier
sourire que — par un soir d’été au bord de la mer — Palancy fut pour
elle alors que, ne se connaissant pas encore, elle ignorait qu’il
allait l’épouser…
Ces souvenirs l'émeuvent étrangement : sa vie est partagée entre le
rêve de ce qu’elle a été et l’ignorance de ce qu’elle croit être, son
passé aussi la dépasse tant il lui apparaît fait de fragments d’un
puzzle dont elle ne connaît pas l’image entière.
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