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| Argencourt n'est pas là où il devrait être (le 20/06/2006 à 10h17) |
C’est assommant, quelque chose insignifiante qu’on fasse, de penser que des yeux nous voient.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Rachel a monté quelques marches de l’escalier comme si elle voulait
prendre un peu de hauteur, s’extraire de la foule des invités, observer
la foule à la recherche de quelque chose comme une distraction, la
découverte de faits insignifiants qui sauraient pourtant lui apprendre
quelque chose, l’intéresser, ou plus simplement l’amuser.
La scène sur laquelle elle s’attarde a quelque chose d'étrange, comme
paradoxal: un jeune homme au gilet brodé regarde attentivement autour
de lui comme s'il cherchait quelqu'un dans la foule, balaie la salle
d'un regard dominateur, extraordinairement sûr de lui, salue
négligemment Rachel qu’il vient d’apercevoir, comme s'il poursuivait un
rêve intérieur, arbore un sourire satisfait. Un peu plus loin, près
d’une des nombreuses fenêtres, Argencourt met la main dans la poche
droite de sa veste… en retire un kleenex, puis un trousseau de clefs de
voiture, remet le tout dans la poche gauche de son pantalon: sa
présence en ce lieu est des plus insolite, il sait qu'il n'aurait
jamais dû être là et ce savoir, à la fois, l'exaspère et le vexe — du
moins, il se comporte comme tel —, il regarde autour de lui, semble
observer la foule des invités comme s'il y cherchait un visage connu.
Des éclats de voix pénètrent de l'extérieur, s'étouffent dans les
voilages. Argencourt semble gêné, emprunté, il joue un personnage même
si celui-ci n’est pas clairement identifiable… L'individu au gilet
brodé s’est rapproché d’un des buffets, grignote négligemment un petit
four, regarde les invités comme si tout cela n'existait pas, ou du
moins lui était extérieur. Il s'approche d'une porte, regarde sa montre
bracelet; Rachel remarque que l’horloge au-dessus du palier de
l’escalier indique vingt-deux heures. L'homme au gilet brodé traverse
lentement le volume du salon, s'avance vers la porte comme s'il venait
de prendre une décision importante. Un fantassin traverse également la
pièce. Autour de lui, il semble ne connaître personne, ne se soucier de
rien comme si l'univers n'avait pas d'existence.
Ces personnages ne se connaissent pas, pourtant tous trois, à partir de
directions opposées, s’avancent vers la même porte devant laquelle,
arrivant en même temps, ils échangent des paroles que Rachel ne peut
entendre. Leur attitude cependant semble indiquer qu’ils prennent
plaisir à cette rencontre fortuite: Rachel est persuadée qu’ils sont
partis ensemble.
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