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| Argencourt est inquiet (le 21/06/2006 à 05h41) |
La réalité n’est jamais qu’une amorce à un inconnu sur la voie duquel nous ne pouvons aller bien loin.
Marcel Proust, La Prisonnière.
Une estafette de gendarmerie, casquée, bottée, entre dans le Foyer par
une des portes du jardin, salue réglementairement la sentinelle en
tenue d’apparat, pantalon rouge gansé de bleue, casque de cuivre
surmonté d’une crête de poils, épée au côté qui monte une garde rigide,
entre à pas vifs dans la salle, s’adresse au premier officier qu’elle
trouve: celui-ci lui indique un des buffets installés à gauche de
l’escalier monumental. Le gendarme s’y dirige rapidement, aborde un
général à deux étoiles, claque des talons, porte la main à son casque
de moto, lui tend une enveloppe, se retire rapidement. Le général
déchire l’enveloppe, sort la feuille de papier qu’elle contient, la
parcourt attentivement, semble hésiter, la relit une fois encore puis
remettant la lettre dans l’enveloppe, glisse le tout dans une poche de
sa veste, regarde autour de lui, fait signe à un lieutenant qui se
trouve à quelques pas et qui le salue, lui dit quelque chose. Le
lieutenant se retire, se dirige vers un autre officier, lui transmet à
son tour un message. L’officier à son tour procède à la même manœuvre.
Depuis le centre constitué par le général, l’opération se répète
rapidement d’officier à officier, se répandant dans la salle de proche
en proche comme dans ces jeux de domino où une impulsion initiale
suffit à faire s’effondrer dans des directions multiples d’innombrables
figures constituées de pions identiques. Peu à peu cependant le
mouvement s’organise, tous les officiers quittent la salle du Foyer,
continuant leurs conversations, buvant d’autres verres de vin, se
nourrissant de petits fours, les autres convives feignent de ne
s’apercevoir de rien mais la rigidité qui s’est emparé de leurs gestes,
le manque de naturel des regards qui s’échangent, traduisent une
confusion absolue.
Au centre de la salle, réunis un temps par les mouvements imprévus qui
animent sans cesse les soirées mondaines, Lucienne, Oriane, Argencourt
et Charlus, bien que s’efforçant de ne modifier ni leurs attitudes ni
leur conversation échangent des regards inquiets. La réalité n’étant
qu’une amorce à un inconnu sur la voie duquel ils restent dépendants
d’eux-mêmes, ne peuvent aller bien loin: rien ne leur indique
l’attitude qu’ils devraient adopter. Ils semblent hésiter puis Oriane
quitte le groupe, se dirige vers l’escalier.
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