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| La vie des rois (le 30/08/2005 à 13h37) |
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Certaines
existences sont si anormales qu’elles doivent engendrer fatalement
certaines tares, telle celle que le Roi menait à Versailles entre ses
courtisans, aussi étrange que celle d’un pharaon ou d’un doge, et bien
plus que celle du roi, la vie des courtisans.
Marcel Proust, Le côté de Guermantes.
Certaines
existences sont si anormales qu’elles doivent engendrer fatalement
certaines tares, telle celle que le Roi menait à Versailles entre ses
courtisans, aussi étrange que celle d’un pharaon ou d’un doge, et bien
plus que celle du roi, la vie des courtisans. L’univers du Salon est un
univers de vidéo-présence, les convives qui y pénètrent semblent
protégés du monde par la multitude des écrans qui leur en transmet les
images et celle des caméras à peine visibles qui leur assurent une
discrète surveillance permanente.
Sur le mur situé
face aux fenêtres, à gauche du monumental escalier de marbre qui donne
accès aux autres étages du bâtiment, les écrans plats des téléviseurs
explosent de la lumière violente d’images belliqueuses à l’agressivité
non déterminée qui font une tapisserie sans cesse changeante comme si
des rayons du soleil couchant, filtrés par les feuillages qui protègent
les fenêtres, venaient animer sans cesse l’espace de leurs jeux de
lumière : des chasseurs creusent le ciel d’un écran dans des
sifflements insoutenables ; des cadavres jonchent partout le sol ; un
enfant, d'environ huit ans, vêtu de noir, attache une fillette à un
arbre ; six enfants, blonds, roses, rieurs, courent comme des fous dans
les blés mûrs ; une petite fille est assise sur une barrière verte qui
borde le gazon d'une maison toute blanche, elle semble regarde passer
quelque chose ; une autre fillette, sage, se promène donnant la main à
sa mère…
Un militaire est
en arrêt devant un écran, il a l'air fasciné par ce qui y défile :
assis à l'entrée de sa paillote, un vieil homme répare des filets
verts, l'un d'entre eux tombe sur le sol; des piquets de grève barrent
les rues de la ville… Plus loin, un speaker au-dessous duquel défile un
texte illisible à cette distance, parle dans l'indifférence générale.
Sur un autre téléviseur encore, un artilleur olivâtre, préoccupé semble
souffrir d’une blessure à sa main droite pendant que le Général le
décore.
Un officier,
jeune, grand, beau, majestueux, débouche à pas lents et solennels d’un
escalier, s’attarde un instant au bas de la première marche. Oriane
demande à ce soldat, que sa présence ne semble pas troubler,
l’autorisation de regarder par une fenêtre. Elle tâche de le faire
parler des officiers dont le nom revenant souvent dans les journaux à
ce moment-là excitent plus sa curiosité que les hommes politiques mêlés
aux mêmes affaires.
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| Éléments du décor (1) (le 29/08/2005 à 17h13) |
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A défaut de la contemplation du géologue, j’avais au moins celle du botaniste… Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe Il
est dix neuf heures trente, la salle illuminée où se déroule la
réception apparaît au militaire chargé de patrouiller toute la soirée
dans le parc comme un ensemble de ces étranges objets de collection
scientifique constituée de boîtes vitrées où sont conservés des
éléments des échantillons géologiques, des fragments de flore ou des
échantillons de faune de pays exotiques destinées à attester de la
vérité des observations faites à leur sujet, sa curiosité est celle du
botaniste amateur confronté à des objets qu’il connaît mal ou peu mais
qu’il est enchanté de découvrir et avec lequel il se raconte des
histoires. Sur
le mur du fond, opposé à celui des fenêtres qui donnent sur le jardin —
ou le parc — est une toile rectangulaire accrochée parmi de nombreuses
autres occupant l’espace laissé libre par les ouvertures des
portes-fenêtres qui donnent sur le crépuscule du jardin. Au premier
plan, une femme, cheveux longs blonds, complètement dénudée, est
allongée sur le sol, à plat ventre, bras étirés vers l'avant. Penché
tendrement sur elle, un chevalier fouille son corps de son épée pendant
que, par une ouverture pratiquée sur un de ses côtés, ses chiens
dévorent le cœur et les entrailles du cadavre. Le bosquet, où se
déroule la scène, est pacifique : des biches boivent à une fontaine,
quelques oiseaux volètent dans les stries lumineuses de ce qui pourrait
être une clairière, la mer qui forme le fond est exquise où des
mouettes éparses flottent comme des corolles blanches de nymphéas, le
cheval blanc du chevalier attend paisiblement que tout se termine. Le
ciel immobile est d’un bleu sans tâches juste égayé par les nuances
apaisantes de quelques minuscules nuages bleutés. Un
peu plus loin, une autre des peintures des murs est le portrait d'une
jeune femme aux cheveux torsadés d'or qui semble à la fois très douce
et très résignée. Plus loin encore, un jeune marquis dont le jabot de
dentelle met en valeur la délicate pâleur du teint fait face à une
épaisse douairière dont il semble attendre quelque chose comme un
acquiescement, une approbation ou une autorisation. Un mince jeune
homme est assis dans un coin avec un exemplaire de Proust, Ailleurs,
sur un ciel bleuté encombré des volutes grisées des nuages, un homme
ailé, barbu, au sexe à peine recouvert d'un pan de tissu bleu flottant,
emporte dans les airs une autre jeune femme également blonde et nue aux
bras largement écartés. A côté d'eux, un angelot potelé et nu, sexe
insignifiant, tient dans la main droite une serpe; dans sa gauche un
cercle de métal à travers lequel il pourrait être en train d’examiner
l'espace. |
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| Arrivée des femmes (le 30/08/2005 à 14h40) |
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…ce
trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le
sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que nos paroles à leur
insu ont agité en l’être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se
traduira pas par des mots, mais qui montera des profondeurs remuées par
nous, à la surface un instant altérée du regard. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Une
grande et belle femme, spencer de percale écarlate, traverse la salle,
le silence est presque absolu, la lumière tombe sur elle, l'entoure
comme si elle était la cible d'un projecteur : c’est Roberte… elle
n'ignore pas que les regards masculins la suivent sur son passage,
porte dans le regard ce trait différent et momentané qui trace dans les
prunelles comme le sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que
quelques paroles à leur insu ont agité en l’être, elle est très fine,
très élancée, semble parfaitement à l’aise dans cette salle immense qui
pourrait avoir été conçue pour elle. Comme
s’il n’avait pas remarqué sa sœur, Saint-Loup, ferme d'abord les yeux,
puis les ouvre à nouveau, fait semblant de s'intéresser aux tableaux
des murs alors que tout dans son attitude, dans le contrôle qu’il
impose à ses mouvements, dans la fixité par trop artificielle de son
regard un trop bref instant altérée, révèle qu’il ne souhaite que la
regarder, peut-être même lui parler. Il s’efforce cependant de se
donner une contenance, cherche dans la salle un autre motif d’intérêt. Une
jeune fille arborant ses bijoux avec irrévérence entre par une des
portes de droite. Roberte feint à son tour de s'intéresser à un des
tableaux de la salle, s'en approche lentement, s'attarde dans un examen
attentif de la toile. Elle porte un lourd collier de perles baroques,
observe patiemment ses ongles, agitée devant l'envie de les ronger, met
rageusement les mains dans les poches. La jeune fille, svelte, traverse
la pièce avec une impertinence accrocheuse qui lui attire tous les
regards. Une autre jeune femme — qui captive aussi les regards —
apparaît en haut de l’escalier qu’elle entreprend de descendre. Elle
semble d’abord distraite. Elle… A mi-descente, la jeune femme
provocante, dédaigneuse, examine soudain avec minutie la foule des
invités comme si elle cherchait quelqu'un, semble hésiter, s'avance,
puis se décide à traverser la pièce, pour en sortir par une des portes
de droite. Roberte
aperçoit devant elle un homme qu’elle prend d’abord pour Charlus dont
il a le maintien, esquisse un mouvement vers lui puis se reprenant,
s’arrête dans son élan, revenant au tableau qui lui donne une
contenance.
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| Arrivée de Saint-Loup (le 31/08/2005 à 18h22) |
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…ce
trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le
sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que nos paroles à leur
insu ont agité en l’être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se
traduira pas par des mots, mais qui montera des profondeurs remuées par
nous, à la surface un instant altérée du regard. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Une
grande et belle femme, spencer de percale écarlate, traverse la salle,
le silence est presque absolu, la lumière tombe sur elle, l'entoure
comme si elle était la cible d'un projecteur : c’est Roberte… elle
n'ignore pas que les regards masculins la suivent sur son passage,
porte dans le regard ce trait différent et momentané qui trace dans les
prunelles comme le sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que
quelques paroles à leur insu ont agité en l’être, elle est très fine,
très élancée, semble parfaitement à l’aise dans cette salle immense qui
pourrait avoir été conçue pour elle. Comme
s’il n’avait pas remarqué sa sœur, Saint-Loup, ferme d'abord les yeux,
puis les ouvre à nouveau, fait semblant de s'intéresser aux tableaux
des murs alors que tout dans son attitude, dans le contrôle qu’il
impose à ses mouvements, dans la fixité par trop artificielle de son
regard un trop bref instant altérée, révèle qu’il ne souhaite que la
regarder, peut-être même lui parler. Il s’efforce cependant de se
donner une contenance, cherche dans la salle un autre motif d’intérêt. Une
jeune fille arborant ses bijoux avec irrévérence entre par une des
portes de droite. Roberte feint à son tour de s'intéresser à un des
tableaux de la salle, s'en approche lentement, s'attarde dans un examen
attentif de la toile. Elle porte un lourd collier de perles baroques,
observe patiemment ses ongles, agitée devant l'envie de les ronger, met
rageusement les mains dans les poches. La jeune fille, svelte, traverse
la pièce avec une impertinence accrocheuse qui lui attire tous les
regards. Une autre jeune femme — qui captive aussi les regards —
apparaît en haut de l’escalier qu’elle entreprend de descendre. Elle
semble d’abord distraite. Elle… A mi-descente, la jeune femme
provocante, dédaigneuse, examine soudain avec minutie la foule des
invités comme si elle cherchait quelqu'un, semble hésiter, s'avance,
puis se décide à traverser la pièce, pour en sortir par une des portes
de droite. Roberte
aperçoit devant elle un homme qu’elle prend d’abord pour Charlus dont
il a le maintien, esquisse un mouvement vers lui puis se reprenant,
s’arrête dans son élan, revenant au tableau qui lui donne une
contenance.
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| Un mauvais état général (le 01/09/2005 à 14h54) |
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Ce dialogue moitié muet, moitié parlé, n’avait duré que peu d’instants. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. La
folie hurle un peu partout, pourtant la ville elle-même semble calme…
trop calme… l’air extérieur est lourd, poisseux, une sale journée.
Pourtant il n’est jamais trop tard : tout doit pouvoir arriver d’un
moment à l’autre, le désespoir rampe alentour mais malgré la foule, le
Salon est étrangement propre, à l’écart de la vérité des choses. Rachel
ne dit rien, elle n’a encore fait que quelques pas dans le Salon quand
elle tombe sur Charlus. Charlus
lève la tête, la voit : — Comprends-tu ce que tout cela signifie ? De
quoi il s’agit à présent ? Qu’attends-tu encore de moi ? — Que penser
de l’amour… et d’Oriane ? Qu’en est-il maintenant de nous ? — Tu sais
que je suis toujours très heureuse de te retrouver mais l’amour n’est
qu’un enfant qui porte un bandeau sur les yeux et tire à l’arc en
aveugle ! — Je n’ai aucun doute à ce sujet, notre complicité a été, et
ne peut être, que totale. — Je suis si malheureuse de cette sale
affaire, dit-elle, si inquiète aussi… — Il ne faut pas, le monde est le
monde, avec ou sans nous il continue ses plus ou moins sales petites
actions, nous ne sommes en lui que des phénomènes transitoires sans
réelle importance. — Pourtant ! — Oui, pourtant… pourtant quoi ? Ils
parlent comme dans les livres, Rachel aime les grandes phrases, les
attestations, livre souvent son cœur au pathétique, leur dialogue
moitié muet, moitié parlé ne dure que peu d’instants, personne ne sait
tout sur tout, pas d’inquiétude à ce sujet, très peu se doutent que la
vie est une chose si importante, pas plus que la mort ou l’amour,
emportés par le flot incessant et boueux des événements la plupart se
contentent d’être ; résistant plus ou moins à la violence du flux,
tentant de s’accrocher ici ou là à une branche qui surnage un temps, à
un rocher aux aspérités gluantes, à quelques herbes coupantes d’une
rive, ne sachant ni d’où ils viennent ni où ils vont, heureux seulement
s’ils rencontrent un moment où le calme temporaire des eaux leur permet
de respirer un peu… L'incertitude
dévore leur visage : — Et bien, pourquoi me fuis-tu aujourd’hui ?,
insiste Charlus. — Interroge-toi plutôt toi-même ! — Je n’ai
jamais vraiment compris les femmes ni leur passion pour le romanesque,
pas plus toi d’ailleurs que les autres. Au fond… — Au fond ? — Au fond,
si je peux en aimer plusieurs, c’est que chacune à sa façon propre me
renvoie à une nuance nouvelle de mes incompétences.
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