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| Le Président réclame Oriane (le 31/12/2005 à 15h08) |
…tout ce bruit qui s’échappe des êtres est fugitif et ne leur survit pas.
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Du côté du Salon opposé à l’escalier de marbre, Oriane fume avec
volupté une cigarette anglaise, regarde dans le parc à travers une des
portes-fenêtres : il lui semble que tout mouvement est superflu, elle
feint de s'intéresser aux choses qui l'entourent. Haute au-dessus des
arbres, la lune éclaire le parc, ressemble à une fausse pièce d'or,
deux militaires font les cent pas sur la terrasse de pierre qui sépare
le bâtiment du jardin, les planètes tournent, la ville s'étend au-delà,
la nuit a sûrement des choses à cacher.
Il y a longtemps qu’Oriane n'a pas fait retour en arrière, elle se
demande quel avenir aura lieu : il lui faut se mettre en garde contre
elle-même… Elle aperçoit Elstir qui traverse la pièce pour venir vers
elle — tout homme recommence là où il a aimé — et, la voyant, presse
l'allure.
Comme s'il était poursuivi, un capitaine de police dévale les escaliers
en courant, se dirige rapidement vers elle, le temps entier se rétrécit
dans le pétale d'une seule main, Oriane a la tête qui tourne.
Elstir voit le capitaine s’approcher d’elle, il s’arrête dans sa
marche, comme si l'espace était indifférent à sa présence, prend ses
distances, semble hésiter entre plusieurs solutions, regarde autour de
lui, remarque plus loin le groupe que forment Albertine, Charlus,
Françoise, Ganançay, Gilberte, Lucienne, Rachel et Roberte. Il se
dirige vers eux.
Oriane a remarqué la fuite d’Elstir — les histoires n'arrivent qu'à
ceux qui sont capables de les raconter — elle sait qu’il a peur de
tout, se dit que le monde recommence tous les matins, que tout le bruit
qui s’échappe des êtres est fugitif et ne leur survit pas, qu’il faut
ne savoir compter que sur soi-même. Le capitaine l’aborde, la salue : —
Madame la Générale… Oriane se retourne, le trouve assez beau dans sa
froideur et sa rigidité militaire… Oui… Que puis-je pour vous ? — Le
Président désire vous voir, je vous demanderai de me suivre. Du bras
droit le capitaine indique la direction de l’escalier, elle le précède.
Elstir a rejoint les autres : — Vous avez vu, maintenant c’est Oriane
qu’ils viennent chercher… — Pensez-vous que le tour des femmes est
venu, demande Albertine… — Que peuvent-ils apprendre de plus, ils
savent tout, répond Elstir. — Le monde recommence tous les matins,
répond Albertine, et multiplie toujours ses secrets.
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| Images d'archives (le 03/01/2006 à 14h37) |
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
Racine, Phèdre.
Germaine rôde toujours dans l’espace de la pièce, salue quelques
connaissances qui font partie des groupes formés pour quitter le Salon,
échange quelques mots avec les uns, avec les autres : — Vous partez ?
Il faut que nous nous revoyions un de ces jours, avec plaisir, comment
va votre fille…Elle se demande ce qui peut bien arriver à Norpois, se
soucie bien moins d’Argencourt ou Saint-Loup, elle parcourt la salle,
va de buffet en buffet à la recherche d’un fond de bouteille ou d’un
verre oublié qui lui donnerait une contenance, elle ne sait que faire,
s’assied sur une des nombreuses chaises maintenant inoccupées, regarde
distraitement un écran de télévision : elle voit le Général, son ancien
amant, en tenue civile discutant avec un groupe de ce qui semble être
des journalistes. Le seul son diffusé étant celui de la musique
d’ambiance — il lui semble reconnaître en ce moment Die Procession
de Sufia Gubaidulina — qui unifie l’espace du Salon, elle ne peut
savoir de quoi ils parlent, s’ils lui demandent de faire part de son
expérience militaire, s’ils l’interrogent sur ses guerres passées,
s’ils le questionnent sur les accusations de torture qui ont été
quelquefois répandues, s’ils lui demandent quelles mesures il compte
prendre pour renforcer la sécurité publique ou si, plus simplement, ils
lui demandent de raconter sa vie, parler de son enfance, de sa famille…
L’interview cependant est entrecoupé d’images d’archives qui devraient
permettre à un téléspectateur attentif de se faire une idée des sujets
abordés : un long panoramique parcourt un paysage marin sans
personnages où sont simplement posées çà et là quelques voiles comme
pour établir les rapports des distances ; quelques militaires, AK 47 en
main, marchent dans les rues d’une ville quelconque où des voitures
incendiées — certaines brûlent encore — sont renversées et gisent de
nombreux cadavres sur lesquels la caméra s’attarde — femmes aux robes
retroussées, enfants repliés sur eux-mêmes, hommes étalés dans des
flaques de sang —, les portes des maisons sont ouvertes,
certaines ont l’air d’avoir été défoncées, d’autres encore sort de la
fumée comme si l’intérieur était en feu ; des hommes brandissant des
armes très disparates — couteaux, machettes, fusils de chasse, haches,
fourches, faux, faucilles, revolvers, fusils-mitrailleurs — parcourent
en camion les rues désertes d’une ville ; un homme monté sur ce qui
pourrait être un fût de pétrole harangue une foule très excitée…
Germaine ne parvient pas à savoir si le Général voit lui-même ces
images ou si elles sont réservées au téléspectateur, mais ça ne
l’intéresse pas vraiment… Elle se lève, reprend sa marche dans le
Salon, remarque le groupe formé par ses amis, elle le rejoint :
personne ne parle. Ils sont maintenant dix regroupés par une même
attente.
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| La vie se referme sur eux (le 04/01/2006 à 19h14) |
…peut-être
la solution opposée (le renoncement volontaire, la résignation
progressive) m’eût-elle paru une solution de roman, invraisemblable
dans la vie, si je n’avais autrefois moi-même opté pour celle-là…
Marcel Proust, Albertine disparue.
Il ne reste plus que deux à trois cent personnes, le Salon paraît
presque vide, Saint-Loup a rejoint le groupe en silence, ils sont assis
tous les dix sur des chaises formant cercle, il n’a rien dit, personne
ne lui a rien demandé, chacun sait maintenant que les responsables de
la sécurité n’ont rien à apprendre sur personne et cette omniscience
pèse sur leur groupe de tout le poids d’une main divine. Comédienne
dans l’âme, Rachel regarde ses dix amis, se demande s’ils ne sont pas
en train de se raconter un roman, si les solutions proposées à
l’intrigue qu’ils sont en train de vivre n’ont pas quelque chose
d’invraisemblable… Pourtant elle ne peut douter de la vérité de son
existence. Le comportement curieux des militaires qui, bien qu’au
courant de tout, semblent ne rien vouloir annoncer ni même prendre des
mesures coercitives à leur égard la préoccupe. Une idée s’installe
lentement dans son esprit, elle se demande si le Général est bien mort,
si cette annonce n’était pas destinée à les amener à se dévoiler. Et si
le Général — ou ses assistants — étaient en train de les manipuler.
Elle se tourne vers Lucienne : — Et si votre frère n’était pas mort ? —
Que voulez-vous dire ? — Si l’attentat n’avait pas réussi, si
l’accident ne s’était pas produit ou qu’il se soit produit mais que le
Général en soit sorti légèrement blessé ou même indemne ? Gilberte
étonnée, demande : — Pourquoi dites-vous cela ? — Je ne sais pas… une
intuition, je trouve le comportement officiel étrange… — En effet, dit
Saint-Loup, il est étrange, maintenant que vous m’y faites penser… Le
silence s’installe à nouveau, chacun médite cette solution qui pourrait
être celle d’un roman, chacun essaie de trouver dans son expérience
vécu des éléments qui l’infirment ou la confortent. Charlus toussote,
se racle la gorge comme si ce qu’il avait à dire avait du mal à se
formuler : — Allons plus loin, dit-il, et si nous avions été trahis, si
certains d’entre nous nous avaient vendus au Général ? Ne trouvez-vous
pas étrange tout ce qu’ils savent de nous ? A les écouter j’ai eu
l’impression qu’ils couchaient dans ma chambre, se cachaient derrière
les miroirs de ma salle de bain… Ils se regardent, le silence revient
mais d’une autre qualité, quelque chose de lourd, de nauséabond s’est
installé entre eux qui oblige chacun à revisiter ce qu’il connaît des
autres, leur ramenant à mémoire tel ou tel détail qui, sur le moment
leur avait paru anodin et qui, maintenant prenait un relief inattendu.
— Ne trouvez-vous pas étonnant qu’Oriane soit la seule femme à avoir
été convoquée ? — C’est tout de même la femme du Général, répond
Charlus à Elstir, oubliez vos griefs personnels. Le silence se referme
sur eux.
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| La peinture des maîtres (le 05/01/2006 à 17h50) |
Swann
avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la
peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la
réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins
susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous
connaissons…
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Il est
maintenant vingt deux heures trente, comme si elle voulait se dégourdir
les jambes ou alléger le poids de l’attente, Roberte a fait quelque pas
à l’écart du groupe, tout est désormais possible et de nombreux
soupçons s’installent dans son esprit : et s’ils étaient manipulés ?
Tout est possible dans son milieu car elle sait son amant capable de
tout, ce ne serait pas la première fois qu’il monterait un coup tordu
pour apparaître ensuite comme seul maître du jeu : sa vie est un vrai
roman d’espionnage emplie d’intrigues, de complots, de soumissions, de
trahisons, d’abandons apparents et de retours triomphaux. Le Général
est un stratège… Roberte se demande que faire, sait qu’elle ne peut
rien envisager d’autre qu’attendre, espérer se tirer au mieux de la
toile qui les englue.
Elle regarde
machinalement encore un tableau : devant une mer bleue qui ferme
l’horizon, sous un ciel empli de nuages orangés semblant indiquer que
la scène se situe plutôt au crépuscule, un groupe d’une dizaine de
personnages entoure un cavalier turc richement vêtu dont le cheval à la
robe pommelée disparaît presque totalement derrière ce qui semble être
trois femmes qui s’accrochent — ou sont attachées — à sa selle. Étendus
sur le sol, visages hagards, cadavériques — une femme notamment est
peut-être morte sur laquelle un petit enfant se couche — les autres
personnages semblent accablés ou même blessés. Une vielle femme au
premier plan vêtue de robes damassées rouges et noire, lui fait penser
à ce que pourrait être Rachel dans quelques années : Roberte a toujours
eu ce travers particulier de retrouver dans la peinture des maîtres non
pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure,
mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les
traits individuels des visages que nous connaissons. Ainsi, l’homme
musculeux, brun, nu, à barbe très noire — si ce n’est un vague linge
dissimulant son sexe et un foulard enroulé autour du coup — étendu à sa
droite et qui la regarde peut-être, a quelques traits de Saint-Loup, la
femme à l’enfant pourrait être Albertine et le fantassin turc qui, dans
l’ombre surveille le groupe, ressemble à Ganançay… Si le Général était
le cavalier turc, la scène pourrait bien être alors symbolique de leur
situation, de ce moment particulier saisi dans un temps suspendu aux
mouvements à venir du cavalier où tout, bien que déjà consommé, est
encore possible. Roberte se dit qu’il faudrait maintenant qu’enfin le
film commence.
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| Le problème moral (le 06/01/2006 à 06h57) |
Peut-être n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral peut se poser avec toute sa force d’anxiété.
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
Revenant de son entretien avec les responsables de la sécurité, Palancy
a vu Roberte absorbée dans la contemplation d’un tableau, il a préféré
l’éviter, rejoindre le groupe où désormais ils sont douze mais, à moins
de s’isoler totalement, comment éviter aussi Albertine et Lucienne
alors que le Salon, seulement occupé par les derniers groupes de
convives, paraît vide ? Lucienne est la première à remarquer la venue
de Palancy, elle le regarde, fait un petit mouvement de tête du bas
vers le haut qui est comme une interrogation — c’est du moins ainsi
qu’il le comprend : — Je suis sûr que vous en savez tous autant que
moi, que pourrais-je vous dire, ils ne m’ont presque rien demandé, en
fait ce sont ceux qui devaient m’interroger qui ont parlé le plus, je…
Gilberte l’arrête : — Nous savons tous qu’ils sont au courant de tout…
Lucienne l’interrompt : — Ce que nous ne savons pas c’est ce qui est
vrai dans ce qu’ils disent… — Ni ce qu’ils comptent faire de nous,
ajoute Françoise, avec ce qu’ils savent ils ont sur nous tous les
pouvoirs qu’ils veulent. Tous se regardent comme s’ils se découvraient
pour la première fois, aucun n’est plus sûr de l’autre, leur
imagination travaille, ils se demandent qui a vendu qui, pour quoi,
pourquoi… lequel d’entre eux peut avoir suffisamment de sens moral pour
résister aux pressions dont ils sont maintenant l’objet mais peut-être
n’est-ce que dans des vies réellement vicieuses que le problème moral
peut se poser avec toute sa force d’anxiété, aucun d’entre eux ne pense
qu’il en est là.
La musique — suite de notes liquides sur un long lent grincement de violon comme désaccordé, peut-être le Postscriptum, — dernier mouvement de I will see a rose at the end of the path
d’Alexandre Raskatov, pense Lucienne — s’interrompt brusquement
laissant le Salon presque vide dans un silence de plus en plus
oppressant. — Il n’y a plus personne, dit Lucienne… — Il y a nous, dit
Palancy…— J’ai l’impression que nous serons bientôt les seuls, ajoute
Lucienne… Tous les autres la regardent comme si elle venait d’affirmer
une énormité, elle se sent gênée, ne sait plus que dire. Aucun d’entre
eux d’ailleurs ne sait que faire, ils se trouvent désormais là
attendant dans un coin de l’immense Salon vide si ce n’est quelques
militaires qui gardent les portes ou l’escalier mais où rien ne semble
plus devoir se passer, assis en rond sur leurs chaises, ne se parlant
que pour rendre supportable le silence qui s’installe.Les seuls
mouvements réels semblent désormais ceux qui agitent la multitude
d’écrans de télévision.
Roberte rejoint le groupe, dans le silence tous regardent le dernier groupe de convives quitter le Salon.
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