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| Où apparaît le désarroi… (le 02/09/2005 à 16h51) |
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Ce dialogue moitié muet, moitié parlé, n’avait duré que peu d’instants. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. La
folie hurle un peu partout, la ville elle-même, cependant, semble
calme… trop calme… l’air extérieur est lourd, poisseux, une sale
journée. Pourtant il n’est jamais trop tard : tout doit pouvoir arriver
d’un moment à l’autre, le désespoir rampe alentour mais malgré la
foule, le Salon est étrangement propre, à l’écart de la vérité des
choses. Rachel ne dit rien, elle n’a encore fait que quelques pas dans
le Salon quand elle tombe sur Charlus. Charlus
lève la tête, la voit : — Comprends-tu ce que tout cela signifie ? De
quoi il s’agit à présent ? Qu’attends-tu encore de moi ? — Que penser
de l’amour… et d’Oriane ? Qu’en est-il maintenant de nous ? — Tu sais
que je suis toujours très heureuse de te retrouver mais l’amour n’est
qu’un enfant qui porte un bandeau sur les yeux et tire à l’arc en
aveugle ! — Je n’ai aucun doute à ce sujet, notre complicité a été, et
ne peut être, que totale. — Je suis si malheureuse de cette sale
affaire, dit-elle, si inquiète aussi… — Il ne faut pas, le monde est le
monde, avec ou sans nous il continue ses plus ou moins sales petites
actions, nous ne sommes en lui que des phénomènes transitoires sans
réelle importance. — Pourtant ! — Oui, pourtant… pourtant quoi ? Ils
parlent comme dans les livres, Rachel aime les grandes phrases, les
attestations, livre souvent son cœur au pathétique, leur dialogue
moitié muet, moitié parlé ne dure que peu d’instants, personne ne sait
tout sur tout, pas d’inquiétude à ce sujet, très peu se doutent que la
vie est une chose si importante, pas plus que la mort ou l’amour,
emportés par le flot incessant et boueux des événements la plupart se
contentent d’être ; résistant plus ou moins à la violence du flux,
tentant de s’accrocher ici ou là à une branche qui surnage un temps, à
un rocher aux aspérités gluantes, à quelques herbes coupantes d’une
rive, ne sachant ni d’où ils viennent ni où ils vont, heureux seulement
s’ils rencontrent un moment où le calme temporaire des eaux leur permet
de respirer un peu… L'incertitude
dévore leur visage : — Et bien, pourquoi me fuis-tu aujourd’hui ?
insiste Charlus. — Interroge-toi plutôt toi-même ! — Je n’ai
jamais vraiment compris les femmes ni leur passion pour le romanesque,
pas plus toi d’ailleurs que les autres. Au fond… — Au fond ? — Au fond,
si je peux en aimer plusieurs, c’est que chacune à sa façon propre me
renvoie à une nuance nouvelle de mes incompétences.
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| La passion ronge les visages (le 03/09/2005 à 15h24) |
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Car le plus dangereux de tous les recels, c’est celui de la faute elle-même dans l’esprit du coupable. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Il
est ici question d’une femme… d’une femme et d’un homme plutôt, ou même
de plusieurs hommes, de plusieurs femmes, de ce qu’il se disent , de ce
que cela veut dire, de la façon dont ils se cherchent, se trouvent, se
fuient, s’ignorent, s’aiment, se haïssent… De ces recels dangereux qui
les lient et les opposent, de ces fautes qui les rendent coupables les
uns vis à vis des autres… De leur vie où chaque événement offre une
nouvelle fin à l’histoire, à la lumière de quoi tout ce qui précède
doit être revu… de ce qu’elle a d’attendu et d’inattendu car — chaque
plan ne représentant qu'une face d'un grand volume à révéler — tout
pourrait être modifié et amélioré, révisé, renouvelé à l'infini… De
quoi d’autre pourrait-il bien être question, s’il est ici question de
littérature ?. La façon d’agir la plus sensée aurait été de
se tenir assez loin d’eux, s’éloigner de leur capacité de nuisance en
prenant assez d’altitude pour les observer de loin et franchir
l’obstacle dans des spirales ascendantes aussi longues et lentes que
nécessaires, se contenter de capter leurs paroles aux travers
d’instruments sans intelligence : — Je suis désolée que vous soyez au
courant de cette triste histoire, murmure Lucienne. —Ne soyez pas
stupide ! Comment aurais-je pu ne pas l’entendre ? — Puis-je vous
demander ce que vous comptez faire ? — Occupez-vous plutôt de
vous-même… — Vous ne pourrez jamais suivre totalement nos pas, ni ceux
d’aucun des nôtres ! Dehors l’air est lourd, humide, c’est un
triste début de nuit, le Salon est étonnamment conformiste dans son
luxe conventionnel, mais les mérites d’un tel lieu, son élégance, sont
généralement en rapport inverses avec les qualités qu’il affiche. La
lune s’est maintenant installée dans le ciel comme un quartier de
citron un peu jaune. Les fenêtres de plue en plus obscures contre
lesquelles les convives viennent buter comme des mouches, sont des
trous, des barrières qui, à la fois, ferment et creusent le mur droit
du Salon. La passion ronge les visages : — Que pouvez-vous
savoir de l’amour ? Qu’est-ce que l’amour… et la mort et la passion et…
la vie ? Et que dire de Saint-Loup ? Que penser de vous et de moi ? —
Ne parlez pas à tort et à travers de Saint-Loup, dit Lucienne dans le
fond très flattée, êtes-vous sûre de ne pas me détester pour tout cela ?
Dans tout duel, il y a toujours un vainqueur : Palancy réprime un
frémissement, garde un mutisme sourd qui est une espèce de
confirmation, ne répond pas à Lucienne.
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| Gilberte (le 06/09/2005 à 15h13) |
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Mais
quelquefois l’avenir habite en nous sans que nous le sachions, et nos
paroles qui croient mentir dessinent une réalité prochaine. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Les
nombreux meubles qui rythment la salle sont tous d'une grande richesse
de décoration, au centre de la pièce la tête d'un poète officiel mort
depuis peu fait une fontaine de champagne, près d'un homme en
queue-de-pie, une troupe de jeunes militaires en tenue d’apparat —
peut-être des élèves d’une Grandécole — semblent s'ennuyer ferme… Une
jeune fille brumeuse au regard maniéré traverse le Salon — l'amour
s'efforce en touriste à planter quelques banderilles — (à une entrée du
jardin, un capitaine de police au ridicule masque poupin d'amour
antique interroge des passants), des rafraîchissements et des alcools
divers sont servis sur des tables, les arbres du jardin sont fleuris
d'oiseaux endormis. Peut-on
arrêter le temps qui passe ? La vie est une suite d'engagements qu’ils
prennent, sans en connaître ni la teneur ni les détails et cependant
l’avenir les habite : tous vivent ainsi dans une grotte profonde, loin
de toute lumière extérieure. L'univers qui les protège leur paraît bien
trop complexe, menaçant, pour qu’ils acceptent volontairement de tenir
compte de toutes ses règles. Et pourtant… Elstir
est vêtu d'une chemise blanche ouverte et d’un jean de toile noire
délavée qui semble peu convenable pour la soirée. Il a toujours éprouvé
une impression de léger malaise, de haut-le-cœur devant les aléas de
son existence (son monde recommence quand même tous les matins), il ne
sait s'il est en train de sauver son passé ou de le détruire, se
réfugie dans des souvenirs anodins tel celui d'une longue semaine d'été
passée à faire des randonnées en montagne. Il ne va plus vraiment nulle
part. Un peu partout sur terre, la guerre fait rage, les dieux sont à
la parade, rien ne sert de courir après des événements si fuyants. Elstir
ne veut plus se laisser distraire, sa tête est pleine de
sollicitations. Pour le coup, insensiblement, l'atmosphère lui semble
s'éclaircir. Il aperçoit Gilberte près de l’escalier qui va chercher un
verre et revient vite s’asseoir près de la table qu’elle vient de
quitter, se dit que leur amour a été une erreur, qu’elle n'a jamais su
fixer un terme à ses actes, s'est, dans son souvenir, sans arrêt
laissée porter par la banalité du cours des choses, pourtant
l'important, c'est la passion, ce en quoi chacun croit... Elstir veut
rêver encore, semble hésiter, se rapproche d’abord d'elle puis change
de direction.
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| Le temps passe (le 08/09/2005 à 18h44) |
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Le visage des choses change pour nous comme celui des personnes… Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Le
temps passe et passe et s'arrête et passe et l'histoire s'arrête et le
visage des choses change, (son cœur est triste jusqu'à la nausée de
repentir et d'anxiété), Ganançay pense que le monde continuera
perpétuellement à lui échapper, il mène en effet une vie si fragmentée
que même s'il ne perçoit pas le moindre lien entre deux événements, il
tente sans arrêt de trouver une signification à leur coïncidence, a
l’air de se frayer un passage entre eux. Tout lui est signe et présage
: il lui faudrait faire quelque chose ; difficile en effet d'admettre
que des changements aussi attendus en viennent à modifier le goût, la
saveur même de l'air qu'il respire… à faire battre son sang plus vite…
Bien qu'il n'ait qu'une très vague idée de ce que peuvent être les
passions, il s’est souvent trouvé confronté à des envies de meurtres
mais Ganançay croit que la rêverie doucereuse est une attitude lyrique,
qu’il est malheureux, au comble du désespoir. Sa vie avec Albertine
s'est ainsi étirée dans de longues vagues velléitaires sans suites
qu’ils sont les seuls à subir. Quel signe restera-t-il un jour de leurs
résignations et de leurs attentes ? Ils mènent des rêves d'enfants qui
n’auraient demandé qu'à devenir actifs, attendent la venue de quelque
chose d'indistinct, prennent leurs distances, se disent que le temps va
s'étirer encore et encore qu’il n’y a aucune raison que cela cesse, que
le monde sera ce qu’il est parce qu’il n’est pas de raison profonde
qu’il soit autrement. Il traverse la vie comme la salle du Salon
cherchant dans les regards à la fois des interrogations muettes et les
réponses à ces interrogations. Son esprit vagabonde ainsi d’un moment à
l’autre, d’un visage à un souvenir, d’une saveur à un moment, d’une
couleur à une autre beaucoup plus ancienne… d’un souvenir à l’autre. L'espace
de son enfance est si étonnamment ponctuel, enfermé dans l'instantané,
l'impensé qu'il est incapable de le penser autre. Sans en avoir une
claire conscience, c’est ainsi Oriane — ou plus précisément encore
cette jeune femme qui, de la plus banale des façons, s’est, par son
mariage avec son ami par la suite devenu Général, insérée dans sa vie
se trouvant malgré elle d’une façon certaine construite par son enfance
— que, dans la foule des convives, il recherche se demandant quels
signes, susceptibles de la lui faire reconnaître, porte son visage, si
l’événement qui les a rendu complices, s’y est déjà inscrit, de quelle
façon et si cette complicité nouvelle est devenue lisible à tous ceux
dont l’intelligence est assez vive pour être capable de la lire : il
s’alarme de tout ce qui pourrait les dénoncer, les contrarier, ou
davantage encore risquerait à jamais de compromettre les équilibres par
trop convenus de leur vie.
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| Norpois (le 09/09/2005 à 14h19) |
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Un
souvenir, un chagrin, sont mobiles. Il y a des jours où ils s’en vont
si loin que nous les apercevons à peine, nous les croyons partis. Alors
nous faisons attention à d’autres choses. Marcel Proust, Le côté de Guermantes. Bien
que noué au centre d’un réseau complexe de liens amoureux, Norpois ne
comprend rien aux confusions de l’univers qui lui paraît un tourbillon
à la fois excitant et incompréhensible. Pour lui l'avant et l'après,
les souvenirs et les prédictions, se confondent dans un infini
instantané, seuls comptent ainsi son présent et la satisfaction
immédiate de ses désirs, Norpois n’observe rien, n’analyse rien, ne
cherche pas d’ailleurs, n'a aucune pensée ni d’hier ni du lendemain,
son univers est aussi clos, refermé sur lui-même que celui d'une noix :
Ne faisant jamais attention à des choses autres, Norpois n’est toujours
que dans l’absolu de sa vérité qu’il est incapable de remettre un tant
soit peu en cause. Norpois
aurait aimé que les événements n’aillent toujours que dans ce même sens
de la certitude confiante, il sent pourtant — sait depuis quelques
heures — qu’il y a désormais quelque chose qui, à son corps défendant,
s'est mis contre ce qui exige d’être vivant en lui, il a peur d’une
punition : sa conscience de n’être qu’existence, s'accompagne
maintenant d’une inquiétude devant les conséquences qui ont déjà
découlé de l’extrême passion qu’il ne cesse de témoigner à Rachel ; à
cause des quelques rudiments d’incertitude qu’il a laissé pénétrer en
lui, il s’est fait égratigner par le doute et l’intranquillité, aussi
malgré les multiples conversations environnantes, lui d’habitude si
ouvert aux présences diverses, aucune parole ne le pénètre, il est
incapable de porter attention à quelque chose d’autre qu’à ce qui
l’habite, maintenant les plaisirs n’ont pour lui aucun sens, il est à
l’écart des choses, seuls de vagues bruits lointains lui dénoncent des
restes de vie, il marche dans une brume estompant les vérités du monde. Dans
une des fenêtres donnant sur le jardin, la lune est une assiette, une
lune bidon… mais Norpois ne se soucie jamais des paysages... Il
aperçoit Germaine qui, traversant un groupe d’inconnus, semble venir
vers lui, hésite à l’attendre ou la fuir car il n’ignore pas qu’elle
aimerait pouvoir le séduire mais les sentiments sont mobiles,
aléatoires et lui, en ce moment, ne voit plus que Rachel. N’ayant encore jamais songé à faire autre chose que vivre, Norpois se dit qu’il doit être malade.
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