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| Une hésitation sans fin (le 10/09/2005 à 15h18) |
On
serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à
celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera
plus. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. S’approchant
du buffet, Françoise n'a aucune mémoire du pourquoi réel de sa
rencontre avec Argencourt dont elle aperçoit la haute silhouette don
quichotesque. Leur premier souvenir commun semble remonter à cette nuit
de juin où, alors qu’elle était encore une jeune mariée, ils ont dansé
pour la première fois ensemble. Puis emportés par les pulsions — plutôt
que maîtres de leur passion — ils se sont rapidement aimés, détestés,
haïs. En fait, ils en sont toujours au même point, comme si leur vie se
faisait sans eux : fétus enlevés par des courants contraires, Françoise
s’est peu à peu détachée des désirs d’Argencourt qui s’est éloigné
d’elle pour tomber dans ceux de Ganançay. Non seulement Argencourt
n’aime plus Françoise, mais elle est devenue pour lui comme une morte
un peu pleurée, puis l’oubli est venu, et quand elle le retrouve, elle
sait ne plus pouvoir s’insérer dans une vie qui n’est plus faite pour
elle. Françoise s’est ensuite de même détachée peu à peu des désirs de
Ganançay qui s’est éloigné à son tour : elle s’est à jamais guérie du
romanesque. Lorsqu’elle
s'évade, c’est vers le passé, cherche à s'oublier dans ses souvenirs :
Françoise a, par intervalles, une irrépressible envie de retourner au
monde de l'enfance, s'enrouler complètement dans une couverture
d'insouciance, enfouir sa tête dans le duvet de mondes imaginaires plus
exaltants les uns que les autres. Sans raison particulière, elle fait
sans cesse attention à des choses anodines, retrouve un goût de
madeleine, une odeur d’herbe humide d’une fin de soirée d’été, revoit
la couleur framboise d’une tapisserie de Beauvais, l’habit de pirate à
chemise vermillon étrenne d'un vieil oncle à son frère Elstir qu’elle
aimait tant lui emprunter, le coquillage échangé avec Rachel lors d’un
voyage adolescent, ce premier sourire que — par un soir d’été au bord
de la mer —Palancy fut pour elle alors que, ne se connaissant pas
encore, elle ignorait qu’il allait l’épouser… Ces
souvenirs l'émeuvent étrangement : sa vie est partagée entre le rêve de
ce qu’elle a été et l’ignorance de ce qu’elle croit être, son passé
aussi la dépasse tant il lui apparaît fait de fragments d’un puzzle
dont elle ne connaît pas l’image entière, sa vie est comme un papier
tant de fois plié en tous sens qu’il est impossible d’y retrouver la
volonté, la forme qui en est cause et origine. Elle navigue ainsi sans
fin ni illusion entre ce qu’elle perçoit et ce qu’elle croit percevoir, entre ce qu’elle imagine et ce qu’elle espère. |
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| Un vieux couple (le 11/09/2005 à 11h01) |
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…on se sert tout de même des armes conquises pour achever de s’affranchir de celui qu’on a momentanément vaincu. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. Bréauté
a rejoint Roberte qui semble comme abandonnée auprès d’un des très
nombreux buffets : bien qu’ils ne se parlent presque plus depuis très
longtemps, il leur faut savoir, parfois, en quelques lieux, sauver
quelques apparences. Qu’il soit toujours aussi élégant — qu’elle soit
toujours aussi élégante — que lorsqu’ils se sont épousés ne leur
importe guère, il y a longtemps qu’entre eux ne s’interpose plus aucun
sentiment, que chacun, comme il l’entend, mène sa vie indépendante, lui
s’abîmant dans la politique et ses flirts avec les cercles qui
entourent les gouvernants, elle — se servant des armes conquises pour
achever de s’affranchir de celui qu’elle a une fois vaincu — se
consolant de ses absences dans des liaisons plus ou moins passagères
dont sa finesse et sa silhouette rendent l’établissement facile. Leur
vie commune est faite d’évitements, de ruses leur permettant de
s’ignorer tout en vivant — officiellement — ensemble. Ils ne sont plus
l’un pour l’autre que convenances. Il ne faut ainsi pas compter sur eux
pour défendre dans leur ménage une morale conjugale dont cependant ils
professent par ailleurs la nécessité : la vérité des choses n’est pas
affaire romanesque. Entraînant avec lui Roberte, Bréauté va
d’un groupe à l’autre cherchant dans la foule des convives à qui il
pourrait être utile de dire un mot, de serrer une main, pour qui il
serait bienvenu d’aller chercher un verre au buffet, de qui il doit
plus simplement être aperçu car il n’ignore pas que ce n’est pas ici
qu’il recueillera quelques informations réellement utiles, glanant ici
ou là tout au plus quelques ragots ou autres détails qui lui
permettront d’infirmer — ou de confirmer — ce que par ailleurs il
savait — ou soupçonnait — déjà. Ce qui par dessus tout lui importe
c’est l’image qu’en ce lieu, où l’on doit se montrer, il va donner de
lui : dans ce but, sa femme lui est une auxiliaire momentanément utile,
sa beauté est une arme lui permettant tout à la fois de se détacher
davantage de celle qu’il a autrefois vaincue et d’espérer affaiblir les
défenses de ceux qu’aujourd’hui il voudrait séduire ou convaincre.
Dans leur lente traversée du salon, ils saluent au passage quelques
officiers : Roberte croit vaguement connaître deux ou trois de ceux qui
les saluent, mais cela n’a pour elle aucune importance, ses relations —
que personne n’ignore plus vraiment — avec le Général l’amènent souvent
à parcourir les milieux militaires, à dire quelques mots aux uns et aux
autres mais sans plus : elle se considère comme trop loin d’eux pour
s’encombrer de leurs souvenirs, leur monde n’a sur le sien que peu de
prises.
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| Une bataille (le 12/09/2005 à 17h10) |
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Peut-être
l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre
certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de
notre pensée en face d’elles. Marcel Proust, Du côté de chez Swann. Le
grand tableau devant lequel s’est arrêtée Oriane et qu’elle semble
contempler représente une voluptueuse scène de bataille :sous un ciel
affreusement tourmenté par des tourbillons de nuages allant du vert au
brun dans lesquels quelques rares trouées ouvrent sur un bleu troublé
par toutes les nuances du gris, deux troupes s’affrontent sur un petit
pont en un violent combat équestre. La troupe venant de gauche est
composée d’hommes, celle venant de gauche de femmes — ou du moins c’est
ce qu’Oriane croit pouvoir déduire de quelques détails vestimentaires
et de l’évocation de seins rendue floue par les nécessités du
mouvement. Les deux troupes s’affrontent à l’arme blanche : masses,
épées courtes, javelots, lances. Trois personnages occupent le centre
de la toile, une femme portant une robe rouge sang qu’un homme à pied,
la tirant par son vêtement, fait tomber de sa monture tandis qu’un
cavalier — dont le cheval zain se cabrant semble vouloir trouer les
nuages de ses sabots avant — brandit une arme massive — qui pourrait
être une masse — et tente de la frapper à la tête protégée seulement
par la blondeur de ses cheveux. De nombreux cavaliers venus de droite,
suivant un porteur d’étendard rouge, se précipitent dans la bataille
tandis que sur la gauche un cheval bai à la crinière noire sans selle
ni cavalier s’enfuit dans un galop désespéré. L’arche du pont s’ouvre
sur une perspective de corps indifférenciés emportés par des eaux brun
rouge alors qu’une cavalière casquée vêtue de rouge galopant à cru vers
la rive fait piétiner par son cheval un amoncellement de corps nus et
blonds tout en frappant un homme courbé du tranchant de son épée. Face
à elle, sur l’autre rive, constituant ainsi le symétrique de la
composition, une autre femme, vaguement couverte par les plis d’un
tissu également rouge, emportée par la chute de son cheval blanc,
rejoint un tourbillon de corps. L’ensemble compose avec nécessité un
ordre tragique où ciel, nuages, corps d’hommes et de chevaux,
vêtements, oriflamme se mêlent autour du trou formé par l’arche du
petit pont seul élément ouvrant la trouée d’une perspective.
Un officier s’approche d’Oriane, la salue : — Une œuvre magnifique
n’est-ce pas Madame la Générale ? — En effet… — Ce qui me fascine en
elle, c’est cette ivresse de la bataille que son vortex traduit bien
mieux que n’importe quel discours. Oriane se retourne, regarde plus
attentivement l’officier : — Et cette perte vers l’infini qu’évoque
l’œil du tourbillon… Lieutenant, avez-vous vu mon mari ? — Pas encore
Madame, mais il ne va pas tarder, nous l’attendons d’un moment à
l’autre.
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| Rachel (le 20/09/2005 à 21h17) |
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Une
personne n’est pas, comme j’avais cru, claire et immobile devant nous
avec ses qualités, ses défauts, ses projets, ses intentions à notre
égard (comme un jardin qu’on regarde, avec toutes ses plates-bandes à
travers une grille), mais est une ombre où nous ne pouvons jamais
pénétrer… Marcel Proust, Le côté de Guermantes. Rachel
regarde Charlus discuter avec Argencourt qui vient d’entrer dans le
Salon et Rachel se dit que l'extériorité est une gêne, comment savoir,
ou plutôt comment vivre avec la même exactitude, la même intensité, la
vie que vit autrui. Rachel aurait tant aimé que son existence soit un
roman. Ses journées sont des puzzles de fragments de faits et
d'anecdotes qu'elle est incapable de remettre dans leur ordre logique.
Elle aimerait pouvoir se raconter sa réalité comme elle lit un roman
mais rien ne sert de courir après des événements fuyants. Comment
savoir ? Elle aurait aimé avoir le pouvoir de connaître ses proches
sous toutes leurs facettes, comme si elle était au-dessus de ce
labyrinthe de glace qu'était pour elle sa vie, non devoir se contenter
de ces uniques moments où ils montraient leur seule face momentanément
visible. Elle ne vit pas sa vie comme une suite logique d'événements
continue, mais au contraire, comme un dispersement perturbateur de
faits aléatoires qui la surprennent continûment à l'improviste. Car ce
qui importe, est moins la poussière superficielle et volante des
multiples petits moments vécus que la profondeur stable des êtres or
elle ne parvient pas à la connaître. Même Charlus, son mari — également
son ami le plus sûr — lui est une énigme qu’elle regarde à distance
comme un jardin à travers une grille où elle sait ne jamais pouvoir
pénétrer. Qu’il ne lui ait jamais reproché ses amants — même s’il est
des mots qu'il ne veut prononcer —, qu’il soit prêt à faire n’importe
quoi pour l’amour de Gilberte qui l’ignore alors qu’il est aveugle à
celui que Lucienne lui porte lui faisant subir les mêmes souffrances
qu’il ressent lui-même la conforte dans son sentiment que la vie n’est
qu’un kaléidoscope dans les mains du destin dont les figures complexes,
même si elles paraissent symétriques et ordonnées, se défont au moindre
de ses mouvement pour composer d’autres combinaisons tout aussi
faussement stables. Rachel
entend Charlus et Argencourt évoquer comme avec regret certains moments
de leur commune enfance avec Oriane, elle tend l’oreille : — Voyons, ce
n’est pas ma faute… — Ce n’est pas la mienne non plus ! — N’y revenons
pas, ce qui est fait est fait. Ce dont maintenant il s’agit, c’est
d’essayer de maîtriser l’avenir. — C’est excessivement malsain… Elle ne
veut pas à en savoir davantage car ce qu’elle sait est déjà bien trop
lourd à porter.
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| La guerre fait rage (le 21/09/2005 à 14h18) |
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Les
maximes de la sagesse politique ne s’appliquant qu’à des questions de
forme, de procédé, d’opportunité, elles étaient aussi impuissantes à
résoudre les questions de fond qu’en philosophie la pure logique l’est
à trancher les questions d’existence… Marcel Proust, Le côté de Guermantes. Françoise
se laisse emporter dans le tourbillon incessant des images mouvantes
des très nombreux écrans qui animent les murs du Salon : une enfant
fixe sur la caméra des yeux immenses comme perdus dans le vide ; de
nombreux corps féminins sont emmêlés sur un très vaste lit circulaire ;
des soldats se livrent à un corps à corps acharné ; une fillette sage
se promène en donnant la main à sa mère (et celle-ci ressemble
vaguement à Oriane) ; un cadavre démembré, léché par des chiens
faméliques, pourrit dans la poussière ; sur une barque à l'étrave très
haute peinte en vert, un jeune garçon d'environ huit ans, très musclé
pour son âge, sourit au soleil; un autre enfant aux yeux dévorés de
mouches regarde la caméra ; un individu est plaqué contre un mur par
une terreur mortelle ; des ouvriers en grève des régions du nord
défilent dans les rues détruisant sur leur passage les magasins de la
ville, cependant les émeutiers n’auraient jamais franchi les voies
suspendues ; la nuit, des hordes de pitbulls enragés occuperaient les
rues de la ville : réalité et imaginaire, faits et fantasmes, tout se
confond pour elle dans un total désordre, les événements relatés et
ceux qu’elle a été amenée à vivre s’emboîtent les uns dans les autres
comme les pièces d’un puzzle, comme si chacun de ses gestes, chacune de
ses pensées dépendait d’un monde qu’elle voudrait extérieur et sur
lequel pourtant, à sa façon elle agit. Ainsi depuis quelques jours,
d'innombrables faits étranges énervent leur communauté, des ragots
divers courent les salons, encombrent toutes les conversations.
L'envahissent. On dit que des bandes armées sillonneraient la ville
pillant tout ce qu'elles trouvent, violant tous ceux qu'elles
rencontrent. On parle partout d'attentats, de troubles, certains
suggèrent même des massacres… L'armée elle même ne semblerait plus très
sûre. On entend parfois, la nuit, des bruits de fusillades. Chaque jour
apporte avec lui sa chaîne déconcertante de drames. La ville entière
tremble, les habitants se cachent, la nourriture commence à manquer… Un
peu partout sur cette terre, la guerre fait rage. La variété
même des faits, dans sa massive prévisibilité, est devenue une tragique
banalité quotidienne : Françoise ne peut ainsi ignorer que la ville
entière ne cesse de parler d'un assassinat qui aurait été découvert la
veille dans le quartier résidentiel. Sur trois colonnes, à la première
page du Défenseur du Peuple, s'étale d’ailleurs la photo d'un cadavre
méconnaissable au corps déformé par la douleur. Elle s’inquiète de ce
mort dont elle ne sait rien, se demande comment elle pourrait en savoir
davantage.
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