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 L'amour est un risque inutile (le 26/10/2005 à 14h05)
Il y a des regards particuliers et qui ont l’air de vous reconnaître, qu’un jeune homme ne reçoit jamais de certaines femmes — et de certains hommes — que jusqu’au jour où ils vous connaissent et apprennent que vous êtes l’ami de gens avec qui ils sont liés aussi.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

Même si elle n'en a aucun témoignage, Gilberte pense être le centre de convergence de toutes les curiosités, elle a l'impression d'être constamment surveillée, s’est continûment sentie comme à l'étal, d'être sans cesse dans la visée d'objectifs indiscrets et s’imagine aisément que tous les regards la suivent mais ce ne sont pas ces regards-là qui en ce moment l’intéressent ou l’inquiètent, ce qu’elle cherche dans la salle ce sont des regards connus, ceux de proches ou d’amis de proches susceptibles de la remettre en confiance : dans l’incertitude qui la mine, à cause des soupçons qui la préoccupent, elle n'aime plus les regards qu'elle sent toujours peser sur elle, a besoin de quelqu’un à qui se raccrocher. Un serveur, plutôt jeune, passe portant des rafraîchissement sur un plateau, il a un regard fort, dérangeant, qui fouille le corps jusqu'aux os, ses yeux sont d'un bleu profond et tranquille, leurs yeux se croisent, se détournent, puis se fixent longtemps comme s’ils découvraient qu’ils étaient liés d’une façon ou d’une autre, elle secoue légèrement la tête en signe de refus, se demande si c’est par hasard qu’il est venu vers elle ou si ce geste dissimule autre chose : les yeux sombres de Gilberte — qui n'a jamais su regarder qui que ce soit franchement — se perdent dans une inquiétude apeurée, elle regarde à l'intérieur d’elle-même, fuit ce qu'elle y découvre : elle n’a jamais voulu s’abandonner à l’irrationalité des sentiments, mène sa vie avec la prudence et l’économie d’une banquière, elle sait qu’il lui faut tenir, l’amour est un risque inutile ; elle s’éloigne…

Alors qu’elle approche des fenêtres maintenant obscures, elle aperçoit Argencourt que Palency lui a fait connaître, il la salue de loin mais elle ne l’aime pas, n’a aucune envie de parler avec lui, se demande comment l’éviter quand un militaire s’approche de lui, le salue, l’aborde ; rassurée sur la crainte d’avoir à causer avec Argencourt, Gilberte n’éprouve aucune curiosité pour les convives qui l’entourent, elle ne les voit pas, les regarde avec distraction, traverse leur masse comme une prairie, passe à côté d’eux comme une ombre, cherche un regard qui la reconnaisse, croise enfin celui de Saint-Loup, son ami d’enfance, occupé à discuter avec sa maîtresse, il lui sourit, Germaine la regarde, lui sourit aussi, Gilberte, soulagée, s’approche d’eux : — Je suis si heureuse de vous trouver là ce soir, dit elle. — Le plaisir est partagé, répond Germaine, qu’avez-vous fait de Norpois ? — Si vous le voulez, nous pouvons le chercher ensembles…
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 A quoi sert la musique (le 27/10/2005 à 10h18)
L’ingéniosité du premier romancier consista à comprendre que dans l’appareil de nos émotions, l’image étant le seul élément essentiel, la simplification qui consisterait à supprimer purement et simplement les personnages réels serait un perfectionnement décisif.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Lucienne est seule encore devant la scène qui fait face à l’escalier, — dont la tonalité générale est le vert jaune des tenues militaires de camouflage —, sur le devant, des rideaux verts noirs s'ouvrent majestueusement.sur une rangée de chaises de bois — peintes d’un vert plus acide — placées devant un micro, qui semble attendre qu'il se passe enfin quelque chose ; le fond de la scène — derrière lequel des voix confuses se laissent entendre — est constitué de quelque chose comme un tableau où des personnages prennent des poses dramatiques qui les fait ressembler à ces sujets de plastique moulé qui servent à soutenir l’imaginaire guerrier des enfants : dans une ville indéterminée que l’on devine en flammes, devant un bâtiment qui pourrait être une ambassade, un palais ou une assemblée nationale, se déroule une corps à corps dont l’issue ne fait plus de doutes, au premier plan en effet, sur la droite un militaire debout sur une jeep armée d’une mitrailleuse entourée de nombreux cadavres sanguinolents est encadré de fantassins qui brandissent des armes et des étendards, tous regardent le ciel comme pour le remercier de leur avoir accordé la victoire, tandis que sur la gauche du tableau d’autres fantassins, portant les mêmes uniformes, poussent devant eux, vers la jeep, un groupe de blessés et de prisonniers ; dans le triangle de ciel bleu roi qui ouvre la perspective, les nuages peints du décor ressemblent à ceux sur lesquels sont juchés les angelots des églises baroques.

Enveloppant tout cela, la musique s'infiltre comme le fumet invisible d'un plat de gibier trop riche, dans les haut-parleurs dissimulés avec quelques écrans et des caméras de surveillance dans le haut faux plafond, deux groupes chantants semblent se disputer le volume du « Vedi ! Le fosche notturne » du Trouvère, Lucienne imagine que chacun d’eux doit avancer ou reculer lentement à son tour tandis que leurs voix enflent. L'incohérence chaotique des choses et des événements contribue à l'impression générale de folie que la plupart des convives ressentent avec force.

Supprimant les personnages réels qui en sont l’origine, les réduisant aux rudimentaires évocations des marionnettes d’un théâtre balinais, de simples ombres vont et viennent dans la nuit inachevée du jardin et donnent aux convives, comme à leurs sentiments, une importance toute relative.
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 Rêve et réel se confondent (le 30/10/2005 à 16h22)
…partout l’incertitude de ce qu’elle faisait était la même, les possibilités que ce fût mal aussi nombreuses, la surveillance encore plus difficile…
Marcel Proust, La Prisonnière.

Ce serait un matin d'été, un jour comme un autre, peut-être un peu plus clair, Albertine regarderait autour d’elle, examinerait le jardin à travers les fenêtres ouvertes, Norpois aurait l'air perdu, il serait arrivé sans qu'Albertine s'en aperçoive, se rapprocherait, plongerait dans ses yeux son profond regard d’eau verte, dirait simplement : — Je vous aime ! Il lui parlerait avec une gentillesse inexprimable, elle le regarderait longuement, sourirait… Rien d'autre n'importerait tout à fait, le monde se tairait. Il serait jeune — bien sûr — et beau — évidemment — et les choses seraient simples. Albertine ne saurait rien dire, son âme serait emplie de rires, elle serait comme paralysée, incapable de réagir. Les hôtes seraient contents. Albertine se dirait : — Ne le regarde pas… En vain !… Elle jetterait un regard autour d'elle : l'air transporterait des essences de lys, il y aurait des rires d'enfant, des chants d'oiseaux… Ils auraient envie de se parler, ne seraient pas préoccupés par des événements qui les menacent, parleraient d’amour. Elle oublierait son mari, lui sa femme… peut-être même ils ne seraient pas mariés, n’auraient connu personne d’autres, se seraient connu très tôt, dans leur prime jeunesse et n’auraient à s’occuper que d’eux. Il lui semblerait l’aimer depuis très longtemps. Autour d'eux, leurs amis danseraient.

Albertine se regarde dans une glace,— rêve et réel se confondent tant — l’incertitude de ce qu’elle fait est infinie, les possibilités que ce soit mal aussi nombreuses, elle a toujours été imaginative, rêveuse, ne sait si le présent est le présent ou un de ses rêves du présent, elle veut ignorer la réalité, ne veut pas voir la caméra de surveillance qui tourne lentement au-dessus du cadre refuse, de prendre en compte les va-et-vient des militaires, l’atmosphère de plus en plus oppressante de cette soirée qui lui pèse, les inquiétudes ressenties à travers les regards de ses amis : elle cherche Norpois non qu’elle ignore que ses sentiments ne sont pas ceux de son rêve, mais parce qu’elle a besoin d’espérer quelque chose, de se dire que sa vie ne va pas basculer cette nuit, qu’il y a encore beaucoup de rêves et d’espoirs possibles ; même si elle craint que ce soit sans retour, elle a besoin de pouvoir aimer…

Norpois l’embrasserait à pleine bouche, ils ignoreraient les regards envieux des convives, s’enfuiraient dans le parc sous le sourire bienveillant de la lune…

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 De l'invasion des images (le 31/10/2005 à 08h56)
Les progrès de la civilisation permettent à chacun de manifester des qualités insoupçonnées ou de nouveaux vices qui les rendent plus chers ou plus insupportables à leurs amis.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

Les palmes se balancent lentement sous l'effet d'une brise certainement rafraîchissante, un garçonnet olivâtre, regard exorbité, ventre démesurément gonflé, semble éclater de douleurs, le paysage alentour est parsemé de cadavres d'animaux, un missile explose dans la pâleur du ciel, des troupeaux d’enfants armés de fusils d’assaut parcourent les villes massacrant tout sur leur passage. Un régiment au pas traverse une ville. Des foules sales, surveillées par des hélicoptères lourdement armés, hagardes, d’une maigreur inhumaine, dans lesquelles le passage des camions militaires ouvre comme des tranchées, enjambant avec indifférence des cadavres tombés çà et là, se traînent à grand peine sous le soleil brûlant de routes poussiéreuses. La surabondance des images qui se déversent des écran vidéo leurs contenus banalisés, tout se mêle dans une même indifférence : un camion embrasé, où s’agite un militaire en flamme, traverse l'écran à toute allure, des garçonnets, portant des casques militaires trop grand pour eux, brandissant des armes de bois, se poursuivent dans les herbes, imitant des bruits de fusillade. Courant autour des arbres, des foules d'enfants se poursuivent dans l'herbe en riant, un autre groupe d'enfants replets joue à s'asperger dans la piscine d’une grande villa ; une fillette s'est isolée à l'écart et joue avec une poupée de chiffon. Au fond de ce qui a été un jardin tropical on aperçoit un couvent aux fenêtres ouvertes où l’on entend répéter des leçons apprises ; soigneusement alignées sur les côtés des marches d’entrée, des têtes coupées font un décor de balustrade.

Rachel détourne son regard des flots d’images qui la fascinent, aperçoit la silhouette sombre d'un marin qui monte la garde. Elle a tout à fait envie de lui parler, mais ne sait comment l'aborder. Elle allume une cigarette… se demande où est passé Charlus et ce qu'elle fait là, aurait bien aimé s'asseoir. Un officiel s’approche avec un air de politesse désuète, cérémonieuse, entame avec elle une conversation mesurée où il est question de « progrès de la civilisation », des « qualités du Général », des « vices » de tel ou tel… Elle ne l’écoute pas vraiment, se contente d’acquiescer. A travers un groupe de femmes un artilleur arrive, il traverse la foule comme s'il cherchait quelqu'un puis se précipite vers un officier supérieur qui discute dans un groupe, leurs regards se croisent, l’artilleur claque des talons, prononce quelques mots que personne n'entend, tend une enveloppe fermée que l’officier déchire aussitôt, il semble préoccupé, s'excuse, se retire… Il marche vite… Rachel éprouve une sourde inquiétude.
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 Palancy et Germaine (le 01/11/2005 à 10h15)
A quoi sert que l’heure n’ait pas sonné encore, si nous ne pouvons rien sur ce qui s’y produira ?
Marcel Proust, Albertine disparue.

Au fur et à mesure de l’avancée de la soirée, au gré incessant des déplacements des convives, des groupes de plus en plus denses, telles des îles alluvionnaires résistant aux forces des remous d’eau, se forment dans l’espace du Salon ; des rumeurs contradictoires se déplacent de l’un à l’autre, se transforment en fonction des mouvements de tel ou tel, des propos qu’il rapporte ou déforme, des va-et-vient, sans cohérence analysable, augmentant sans fin un sentiment diffus d’impuissance face à ce qui va désormais se produire même si personne ne croit pouvoir déterminer quel en sera le moment exact. La vie n'est pas matière mais figure, elle est un ensemble incohérent de fragments que seule la littérature — car écrire c'est faire croire que derrière l'illusion des expressions agit un monde qui a sa propre cohérence — peut s'efforcer à mettre un peu en forme. Mais si, parce que ses expressions n'ont fonction que de donner un semblant de cohésion à des histoires autrement sans consistance, la littérature est une des solutions, l'existence est ailleurs : l'écrit n'est que simagrées, illusions, impostures… spirales où chacun ne lit que ce qu'il veut être, où toute forme s'enroule sur elle-même pour créer un magma solide qui emporte les individus. La puissance du roman est de donner à des mots autrement vides, en dépit de leur incohérence, la présence du monde. Ils vivent leur vie comme ce roman que certains écrivent sur eux.

Palancy et Germaine ainsi sont pris dans ces tourbillons d’attractions, de rejets, d’amour, de passion, de peur, d’ignorance et d’incompréhension. Que Palancy veuille être aimé de Germaine qui ne rêve que de Norpois, qu’elle ait préféré ne pas savoir ce qu’Argencourt lui a confié, ne sont que deux des multiples attracteurs étranges qui influent sur le visible désordre du mouvement d’ensemble initié par l’absence inattendue du Général. Chacun dans le Salon se trouve sans se chercher, essaie d’éviter qui il veut fuir, cherche qui il aimerait rencontrer, de qui il pourrait obtenir quelques informations fiables, à qui il désirerait confier certitudes comme incertitudes, chacun voudrait, à sa manière, composer le texte de cette soirée qui, dans ses origines ou ses fins, de toutes façons, lui échappe. Cherchant tous deux Norpois, pour des raisons indépendantes, Palancy rencontre Germaine, lui parle d’Argencourt ; Germaine se dit qu’il est au courant, analyse la moindre de ses paroles, le confirme sans y prendre garde dans ce que, depuis ses échanges avec Lucienne et Albertine, il soupçonnait déjà : — Que savez-vous donc, ose Palancy ? — Ce que vous savez aussi, ni plus ni moins… — Comment avoir confiance ? — Pourquoi ne pas se méfier ?

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