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| Rachel ignore les lendemains (le 24/07/2006 à 06h46) |
Quand
d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la
destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus
immatérielles, plus persistantes, l’odeur et la saveur restent encore
longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la
ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette
presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Les variations des saisons n'influent jamais sur son âme, le temps
passe doucement, Rachel n'a aucune pensée du lendemain rien que
nostalgie au cœur: seule la relecture des souvenirs peut donner de la
cohérence et du sens à un ensemble d’événements passés. Elle semble
avoir fait le tour de tout et ne lui reste que la passion de la
photographie, elle accorde à cet acte une valeur quasi démiurgique,
Rachel aime fixer à jamais des instants fragiles et éphémères qui lui
semblent échapper ainsi à la destruction, porter sur leur surface
fragile l’édifice immense du souvenir. Un de ses récents clichés
l'obsède: dans la cour d'une école de campagne anonyme, une bande de
garçonnets joue à quelque chose comme la marelle. Parmi eux, un enfant
très brun, rieur, cheveux décoiffés, jambes écartées, figé face à
l’objectif, léger, aérien, presque immatériel, dans l’instantané d’un
saut entre deux cases que, elle ne saurait dire pourquoi, elle associe
— par quelques traits secondaires du visage, par la souplesse élégante
du geste sans cesse —à l’image actuelle de Saint-Loup comme si la grâce
de cet enfant avait été celle de celui dont elle est aujourd’hui,
désespérément sans retour, amoureuse, comme si l’irréalité d’un lien
s’était déjà inscrite dans cette image à jamais unique par son
imprévisibilité définitive. Comme l’instituteur de cette
photographie, saisi dans le fond de la cour sans qu’il s’en soit rendu
compte, elle perçoit soudain, entré dans son champ de vision sans
qu'elle en ait eu conscience, un personnage qui, du fond de la salle,
avance solennellement majestueux comme un prince ou un roi, tête haute,
regard rigide comme s’il craignait de devoir répondre à ceux qu’il
croiserait, il traverse le foyer puis, sans dire un mot, se retourne,
regarde une dernière fois les convives d’un regard hautain, sort par
une des portes latérales gardée par deux plantons. Rachel est persuadée
de connaître cet homme et le nom de Germaine, son unique amie
d’enfance, surgit dans le même souvenir immatériel et pourtant vivace
avec un sentiment d’effroi et l’odeur douceâtre à la fois de champignon
et d’escargot d’un sous-bois d’automne humide. Elle aimerait tant
pouvoir étouffer cette peur qu’elle sent monter en elle. |
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