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| Ganançay est inquiet (le 12/08/2006 à 06h41) |
Le
malheur imprévu avec lequel je me trouvais aux prises, il me semblait
l’avoir lui aussi […] déjà connu pour l’avoir lu dans tant de signes…
Marcel Proust, Albertine disparue.
Un individu, jeune, visage aux traits berbères, bandana rouge sur la
tête, pantalon trop large tombant sur les fesses, dont la présence en
ce lieu est étrange traverse la pièce comme s’il était en
représentation; un aveugle en smoking — canne blanche — passe à son
tour dans une incuriosité parfaite si ce n’est que sa traversée de la
foule provoque l’ouverture d’un sillon qui semble spontané; les éclats
de son gyrophare bleuissant par intervalles le faîte du mur du jardin,
un car de police, sirènes hurlantes, ne cesse de tourner dans le
quartier désert; sans s'excuser, une enfant bouscule Germaine, se
précipite dans les bras d'une jeune femme inconnue qui s'approche; un
individu à la silhouette féminine examine un tableau représentant la
prise de Troie par des guerriers grecs; derrière les buffets, comme si
rien de ce qui se passe ici ne les concernait, les barmen sont
impassibles: Germaine ne cesse de regarder autour d’elle, chercher des
signes et par ce qu’ils affichent d’inorganisé, de spontané, le mélange
d’événements aussi disparates la rassure en partie, rien ne semble s’y
préparer, elle se tourne vers Ganançay, perplexe, comme si elle
découvrait pour la première fois celui qui fut son amant avant qu’elle
ne devienne la maîtresse du Général, se dit qu’il n’y a pas de hasard,
que le futur s’organise dans le passé, elle considère l’enchaînement
des faits qui depuis sa petite enfance, son amitié d’alors avec Rachel
l’a conduite a rencontrer Lucienne, Argencourt, Oriane, Albertine, puis
Ganançay et le Général comme si ce qui se déroulait aujourd’hui dans ce
Foyer et dont ils ne sont que quelques uns à détenir les clefs était
déjà inscrit dans les cases d’un jeu de marelle tracé sur l’asphalte
bleuâtre de la cour d’une école de campagne où elle se revoit, vive
petit fille brune rieuse, jouant avec Lucienne; c’est ainsi qu’il lui
semble avoir déjà perçu, tout au long de sa vie, inscrit dans de très
nombreux signes le malheur imprévu avec lequel elle se trouve désormais
aux prises.
Vers le fond de la salle, un frémissement dans la foule des convives
signale le passage d'une personnalité que de leur place ils ne peuvent
distinguer. Cris: — Ne vous laissez pas faire…, hurlements: — Vive le
général… — Que va-t-il se passer ? Demande Ganançay. — Je n’en sais
rien… Mais je crains le pire…
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