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Général proust
   
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 Germaine revient vers Norpois (le 08/09/2006 à 18h44)
Mais même au point de vue des choses les plus insignifiantes de la vie, nous ne sommes pas un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde et dont chacun n’a qu’à aller prendre connaissance comme d’un cahier des charges ou d’un testament; notre personnalité sociale est une création de la pensée des autres.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Même au point de vue des choses les plus insignifiantes de la vie, personne n’est un tout matériellement constitué, identique pour tout le monde, chacun dans la salle du Foyer réagit à sa manière à cette attente qui se prolonge de façon anormale : certains essaient d’obtenir des bribes de renseignements — mais les militaires présents dans la salle disent ne savoir rien de plus qu’eux —, d’autres dissimulent leurs craintes ou leur ennui sous une indifférence affectée, d’autres encore meublent le temps dans d’infinis bavardages mondains, d’autres enfin errent solitaire dans le vaste espace de la salle feignant ou non de s’intéresser à ce que portent les tableaux ou que diffusent les écrans. Le Foyer donne un spectacle dans lequel les tempéraments s’affichent, se dissimulent, se fuient, se cherchent, se heurtent, se rapprochent, s’ignorent, se rencontrent; distillée par l’alambic d’un temps qui s’étire sans fin, la tension par trop contenue des esprits gauchit les personnalités sociales telles que chacun, jusque là, les pensait: Norpois, parce qu’il est amant de Rachel et ami d’enfance de Palancy, s’efforçait jusqu’à ce jour d’ignorer Germaine dont il craignait les manifestations sentimentales à ses yeux trop visibles. Pourtant c’est sans déplaisir qu’il la voit venir à lui. Parce qu’il ne peut pas en être autrement, parce que Germaine ne peut pas plus ignorer les actes d’Argencourt que Norpois ceux de Rachel, chacun d’eux pense savoir ce que l’autre sait et le poids de ce savoir est tel que, en dépit de la contrainte de silence qu’ils ne peuvent rompre, chacun aimerait en parler à l’autre. Norpois pense avoir désormais en commun des informations qui les lient, être, malgré eux, devenus complices de secrets qui leur ont été confiés. Cette pensée les rapproche d’autant que chacun d’eux sait également qu’une partie au moins de leurs proche détient une partie de l’information et que, en cela, à cause de la multitude des liens affectifs qui les unissent, ils dépendent désormais davantage encore les uns des autres : Norpois, Argencourt, Charlus, Saint-Loup, comme Gilberte, Albertine et Rachel ne forment plus, par la suite des intérêts qui les rendent solidaires, qu’une entité unique.

S’approchant de Norpois, Germaine regarde l’écran devant lequel il semble l’attendre: dans un pays peu définissable, une poignée d’hommes en treillis, jettent en vrac dans une fosse commune des cadavres de toutes tailles plus ou moins dénudés, ayant adopté dans leur raideur des positions invraisemblables, comme s’il s’agissait de branches de bois mort ou des rebuts d’une civilisation industrielle.
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