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| Françoise rêve d'enfance (le 15/09/2006 à 12h03) |
On
serait à jamais guéri du romanesque si l’on voulait, pour penser à
celle qu’on aime, tâcher d’être celui qu’on sera quand on ne l’aimera
plus. Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe. S’approchant
du buffet, Françoise n'a aucune mémoire du pourquoi réel de sa
rencontre avec Argencourt dont elle aperçoit la haute silhouette don
quichotesque. Leur premier souvenir commun semble remonter à cette nuit
de juin où, alors qu’elle était encore une jeune mariée, ils ont dansé
pour la première fois ensemble. Puis emportés par les pulsions — plutôt
que maîtres de leur passion — ils se sont rapidement aimés, détestés,
haïs. En fait, ils en sont toujours au même point, comme si leur vie se
faisait sans eux : fétus enlevés par des courants contraires, Françoise
s’est peu à peu détachée des désirs d’Argencourt qui s’est éloigné
d’elle pour tomber dans ceux de Ganançay. Non seulement Argencourt
n’aime plus Françoise, mais elle est devenue pour lui comme une morte
un peu pleurée, puis l’oubli est venu, et quand elle le retrouve, elle
sait ne plus pouvoir s’insérer dans une vie qui n’est plus faite pour
elle. Françoise s’est ensuite de même détachée peu à peu des désirs de
Ganançay qui s’est éloigné à son tour: elle s’est à jamais guérie du
romanesque. Lorsqu’elle
s'évade, c’est vers le passé, cherche à s'oublier dans ses souvenirs:
Françoise a, par intervalles, une irrépressible envie de retourner au
monde de l'enfance, s'enrouler complètement dans une couverture
d'insouciance, enfouir sa tête dans le duvet de mondes imaginaires plus
exaltants les uns que les autres. Sans raison particulière, elle fait
sans cesse attention à des choses anodines, retrouve un goût de
madeleine, une odeur d’herbe humide d’une fin de soirée d’été, revoit
l’habit de pirate à chemise vermillon étrenne d'un vieil oncle à son
frère Elstir qu’elle aimait tant lui emprunter, le coquillage échangé
avec Rachel lors d’un voyage adolescent, ce premier sourire que — par
un soir d’été au bord de la mer — Palancy fut pour elle alors que, ne
se connaissant pas encore, elle ignorait qu’il allait l’épouser… Ces
souvenirs l'émeuvent étrangement: sa vie est partagée entre le rêve de
ce qu’elle a été et l’ignorance de ce qu’elle croit être, son passé
aussi la dépasse tant il lui apparaît fait de fragments d’un puzzle
dont elle ne connaît pas l’image entière. |
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