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| Des voitures incendiées (le 31/01/2006 à 11h41) |
Tes malheurs te prêtaient encor de nouveaux charmes.
Racine, Phèdre.
Germaine
rôde toujours dans le Salon, salue quelques connaissances qui font
partie des groupes formés pour quitter le Salon, échange quelques mots
avec les uns et les autres : — Vous partez ? Il faut que nous nous
revoyions un de ces jours, avec plaisir, comment va votre fille…Elle se
demande ce qui peut bien arriver à Saint-Loup, se soucie bien moins
d’Argencourt, elle parcourt la salle, va de buffet en buffet à la
recherche d’un fond de bouteille ou d’un verre oublié qui lui donnerait
une contenance, elle ne sait que faire, s’assied sur une des nombreuses
chaises maintenant inoccupées, regarde distraitement un écran de
télévision : elle voit le Général, son ancien amant, en tenue civile
discutant avec un groupe de ce qui semble être des journalistes. Le
seul son diffusé étant celui de la musique d’ambiance — il lui semble
reconnaître en ce moment Die Procession de Sufia Gubaidulina — qui
unifie l’espace du Salon, elle ne peut savoir de quoi ils parlent,
s’ils lui demandent de faire part de son expérience militaire, s’ils
l’interrogent sur ses guerres passées, s’ils le questionnent sur les
accusations de torture qui ont été quelquefois répandues, s’ils lui
demandent quelles mesures il compte prendre pour renforcer la sécurité
publique ou si, plus simplement, ils lui demandent de raconter sa vie,
parler de son enfance, de sa famille… L’interview cependant est
entrecoupé d’images d’archives qui devraient permettre à un
téléspectateur attentif de se faire une idée des sujets abordés : un
long panoramique parcourt un paysage marin sans personnages où sont
simplement posées çà et là quelques voiles comme pour établir les
rapports des distances ; quelques militaires, AK 47 en main, marchent
dans les rues d’une ville quelconque où des voitures incendiées —
certaines brûlent encore — sont renversées et gisent de nombreux
cadavres sur lesquels la caméra s’attarde — femmes aux robes
retroussées, enfants repliés sur eux-mêmes, hommes étalés dans des
flaques de sang —, les portes des maisons sont ouvertes,
certaines ont l’air d’avoir été défoncées, d’autres sort de la fumée
comme s’il y avait du feu à l’intérieur ; des hommes brandissant des
armes très disparates — couteaux, machettes, fusils de chasse, haches,
fourches, revolvers, fusils-mitrailleurs — parcourent en camion les
rues désertes d’une ville ; un homme monté sur ce qui pourrait être un
fût de pétrole harangue une foule très excitée… Germaine ne parvient
pas à savoir si le Général voit lui-même ces images ou si elles sont
réservées au téléspectateur, mais ça ne l’intéresse pas vraiment… Elle
se lève, reprend sa marche dans le Salon, remarque le groupe formé par
ses amis, elle le rejoint : personne ne parle. Ils sont maintenant dix
regroupés par une même attente.
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