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Général proust
   
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 Les corps se déforment sous les coups (le 28/01/2006 à 11h02)
Dans l’attente, on souffre tant de l’absence de ce qu’on désire qu’on ne peut supporter une autre présence.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

Lucienne souffre tant de l’absence de ce qu’elle désire qu’elle ne peut supporter aucune autre présence : plus que jamais en ces moments d’attente et d'angoisse, Lucienne voudrait que Saint-Loup la regarde, s’intéresse à elle, la prenne dans ses bras, qu’il ose l’aimer. Elle rôde dans le Foyer à sa recherche et ne rencontre partout, diffusée par tous les écrans que l’image obsédante des actions militaires de son frère : dans une pièce qui pourrait être une salle d’état-major, une dizaine d’officiers sont réunis devant un écran sur lequel est projeté un film où, dans une cave mal éclairée, des hommes bâillonnés, nus sales, suant, sang coulant sur leurs visages, leurs jambes ou leurs bras, mains liées derrière le dossier par des câbles, sont assis à califourchon sur des chaises entourés de quelques soldats qui les frappent avec des morceaux de fil électrique où appliquent sur leurs membres des tiges métalliques reliées à des batteries électriques, les corps qui se déforment sous les coups ou les brûlures, semblent épuisés, tassés, le sol porte des traces peu définissables mais qui pourraient être celles d’excréments. Le Général, qui n’est alors que capitaine, muni d’une longue tige semble commenter la projection mais, tant son corps est droit, son geste élégant, son visage impassible, il n’est pas possible de savoir quels sont ses commentaires. Sur un autre écran, des militaires méticuleux, visages noircis par des couleurs de camouflage, après les avoir fouillées et détruit tout ce qu’ils y trouvaient, mettent le feu aux maisons d’un village où de-ci, de-là, bien que la caméra ne s’y attarde pas, semblent traîner quelques cadavres ; au fur et à mesure de leur progression, ils rassemblent la population qu’ils rencontrent— vieillards, enfants, femmes plus ou moins jeunes — et la font monter dans des camions qui, dès qu’ils sont pleins, s’éloignent vers une direction inconnue : la scène pourrait se dérouler dans n’importe quelle région d’Europe tant elle est banale et le reportage peu soucieux de précision ou de couleur locale. De temps en temps le montage montre le Général sous une grande toile de tente, toujours impeccablement sanglé dans un uniforme qui paraît neuf, installé devant une grande carte étalée sur une table faite de caisses de bois renversées. Avec ce qui pourrait être les membres de son état-major, il semble l’étudier comme s’ils étaient en train de diriger une bataille mais l’absence de son ne permet pas de savoir ce qu’il en est réellement.

Lucienne n’a jamais eu pour son frère une grande affection ni même la moindre admiration, qu’il ait été son frère est un hasard de l’histoire qu’elle a toujours vécu comme malheureux, sa disparition ne l’affecte en rien, si elle osait, elle s’en réjouirait mais la peur est la plus forte qui la contraint.
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