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Général proust
   
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 Des traces de sang sous les crochets (le 30/01/2006 à 22h08)
La disposition particulière qu’il avait toujours eue à chercher des analogies entre les êtres vivants et les portraits des musées, s’exerçait encore mais d’une façon plus constante et plus générale.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Sous les crochets de fer, des traces de sang s’étalent au pied des poutres, une dizaine de chiens, langue pendante, poil gluant, comme s’ils s’étaient d’abord roulés dans les flaques, puis séchés dans la poussière sur laquelle giclent de nouvelles gouttes, s’affairent sur des lambeaux de viande couverts de mouches. Une patrouille d’infanterie de marine dont les soldats sont lourdement armés passe indifférente au spectacle et, semble-t-il, à l’odeur qui, de toutes façons n’est pas perceptible par l’intermédiaire des écrans de télévision, elle traverse l’abattoir étonnamment désert dans ce qui semble être, si l’on en juge à la hauteur du soleil, une fin de matinée ou un début d’après-midi. Les militaires sont sur le qui-vive, ils scrutent très attentivement chaque recoin des bâtiments de terre cuite, se méfient à chaque coin de la place comme s’ils s’attendaient à tous moments à voir surgir un ennemi invisible. Celui qui les commande, certainement le Général alors simple lieutenant, indique par des gestes secs et précis de son bras droit, les endroits où chacun de ses hommes doit se placer de façon à ce que leur progression soit la plus sûre possible. Albertine ne peut s’empêcher de trouver des analogies entre cette scène guerrière passée et les dispositions que les militaires sont en train de prendre avec les convives qu’ils regroupent et dirigent avec autorité comme s’ils n’étaient que du simple bétail, il lui semble que rien ne s’invente jamais, que leur vie a déjà été toute représentée, qu’il suffit de plonger dans des archives ou de bien regarder les tableaux pour savoir ce qu’ils sont, peut-être même ce qui les attend aussi le suspens — la tension nerveuse qu’inscrit en elle l’observation attentive de ce qui se passe autour d’elle et la certitude de ce qui doit venir — est, comme il se doit dans une situation comme celle-là, insoutenable : tout lui semble soupçon, indice, analogie. Si, d’une façon ou d’une autre, elle se doute, des raisons qui ont conduit à l’assassinat du Général, n’ignore pas qui peut y être impliqué ni ce qu’il peut signifier pour la politique de sécurité générale, ce qui l’intéresse cependant, l’amuse presque, c’est de savoir ce qui, de tout ce complexe de relations, de raisons, d’enjeux, peut advenir. Elle se demande notamment pourquoi seuls les hommes de leur groupe sont interrogés, s’ils sont les seuls ou s’il en est d’autres, si cette attention est due au fait qu’ils sont tous, d’une façon ou d’une autre, des familiers du Général ou si cette raison par trop évidente n’est pas un leurre destiné à orienter la presse, égarer les soupçons.
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