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| Une toile rectangulaire (le 09/02/2006 à 07h32) |
A défaut de la contemplation du géologue, j’avais au moins celle du botaniste…
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe
Il est dix neuf heures trente, la salle illuminée où se déroule la
réception apparaît au militaire chargé de patrouiller toute la soirée
dans le parc comme un ensemble de ces étranges objets de collection
scientifique constituée de boîtes vitrées où sont conservés des
éléments des échantillons géologiques, des fragments de flore ou des
échantillons de faune de pays exotiques, sa curiosité est celle du
botaniste amateur confronté à des objets qu’il connaît mal ou peu mais
qu’il est enchanté de découvrir.
Sur le mur du fond, opposé à celui des fenêtres qui donnent sur le
jardin (ou le parc) est une toile rectangulaire accroché parmi de
nombreuses autres occupant l’espace laissé libre par les ouvertures des
portes-fenêtres donnant sur le crépuscule du jardin. Au premier plan,
une femme, cheveux longs blonds, complètement dénudée, est allongée sur
le sol, à plat ventre, bras étirés vers l'avant. Penché tendrement sur
elle, un chevalier fouille son corps de son épée pendant que, par une
ouverture pratiquée sur un de ses côtés, ses chiens dévorent le cœur et
les entrailles du cadavre. Le bosquet, où se déroule la scène, est
pacifique : des biches boivent à une fontaine, quelques oiseaux
volètent dans les stries lumineuses de ce qui pourrait être une
clairière, la mer qui forme le fond est exquise où des mouettes éparses
flottent comme des corolles blanches de nymphéas, le cheval blanc du
chevalier attend paisiblement que tout se termine. Le ciel immobile est
d’un bleu sans tâches juste égayé par les nuances apaisantes de
quelques minuscules nuages bleutés.
Un peu plus loin, une autre des peintures des murs est le portrait
d'une jeune femme aux cheveux torsadés d'or qui semble à la fois très
douce et très résignée. Plus loin encore, un jeune marquis dont le
jabot de dentelle met en valeur la délicate pâleur du teint fait face à
une épaisse douairière dont il semble attendre quelque chose comme un
acquiescement, une approbation ou une autorisation.
Ailleurs, sur un ciel bleuté encombré des volutes grisées des nuages,
un homme ailé, barbu, au sexe à peine recouvert d'un pan de tissu bleu
flottant, emporte dans les airs une autre jeune femme également blonde
et nue aux bras largement écartés. A côté d'eux, un angelot potelé et
nu, sexe insignifiant, tient dans la main droite une serpe; dans sa
gauche un cercle de métal à travers lequel il pourrait être en train
d’examiner l'espace.
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| Un tableau de bataille (le 10/02/2006 à 08h55) |
Peut-être
l’immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre
certitude que ce sont elles et non pas d’autres, par l’immobilité de
notre pensée en face d’elles.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Le grand tableau devant lequel s’est arrêtée Oriane et
qu’elle semble contempler représente une voluptueuse scène de bataille
:sous un ciel affreusement tourmenté par des tourbillons de nuages
allant du vert au brun dans lesquels quelques rares trouées ouvrent sur
un bleu troublé par toutes les nuances du gris, deux troupes
s’affrontent sur un petit pont en un violent combat équestre. La troupe
venant de gauche est composée d’hommes, celle venant de gauche de
femmes — ou du moins c’est ce qu’elle croit pouvoir déduire de quelques
détails vestimentaires et de l’évocation de seins rendue floue par les
nécessités du mouvement. Toutes deux s’affrontent à l’arme blanche :
masses, épées courtes, javelots, lances. Trois personnages occupent le
centre de la toile, une femme portant une robe rouge sang qu’un homme à
pied, la tirant par son vêtement, fait tomber de sa monture tandis
qu’un cavalier — dont le cheval se cabrant semble vouloir trouer les
nuages de ses sabots avant — brandit une arme massive — qui pourrait
être une masse — et tente de la frapper à la tête protégée seulement
par la blondeur de ses cheveux. De nombreux cavaliers venus de droite,
suivant un porteur d’étendard rouge, se précipitent dans la bataille
tandis que sur la gauche un cheval bai à la crinière noire sans selle
ni cavalier s’enfuit dans un galop désespéré. L’arche du pont s’ouvre
sur une perspective de corps indifférenciés emportés par des eaux brun
rouge alors qu’une cavalière casquée vêtue de rouge galopant à cru vers
la rive fait piétiner par son cheval un amoncellement de corps nus et
blonds tout en frappant du tranchant de son épée un homme courbé. Face
à elle, sur l’autre rive, constituant ainsi le symétrique de la
composition, une autre femme, vaguement couverte par les plis d’un
tissu également rouge, emportée par la chute de son cheval blanc
rejoint un tourbillon de corps. L’ensemble compose un ordre circulaire
où ciel, nuages, corps d’hommes et de chevaux, vêtements, oriflamme se
mêlent autour du trou formé par l’arche du petit pont seul élément
donnant une perspective.
Un officier s’approche d’Oriane, la salue : — Une œuvre magnifique
n’est-ce pas Madame la Générale ? — En effet… — Ce qui me fascine en
elle, c’est cette ivresse de la bataille que son vortex traduit bien
mieux que n’importe quel discours. Oriane se retourne, regarde plus
attentivement l’officier : — Lieutenant, avez-vous vu mon mari ? — Pas
encore Madame, mais il ne va pas tarder, nous l’attendons d’un moment à
l’autre.
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| Gilberte sous les traits de Léda (le 11/02/2006 à 15h30) |
…le doute eût été supprimé par une connaissance ou une ignorance également complète.
Marcel Proust, La Prisonnière.
Il y eut d’abord l’attitude fiévreuse d’Elstir qui lui
sembla cacher quelque chose mais aussi étonnante celle de son amie
Rachel d’habitude si ouverte, souriante, conviviale et qui, ce soir, si
Charlus ne les avait séparées sous le prétexte de présenter Rachel à un
obscur officier de sa famille, paraissait sur le point de se livrer à
quelques confidences : Françoise est déconcertée, à un ensemble de
signes infimes comme la légère crispation d’un sourire, un regard qui,
un très court instant, se perd dans l’espace, quelques secondes de
silence dans une conversation banale, elle sent, de l’attitude de
quelques proches, sourdre une inquiétude dont elle ne comprend pas
l’origine mais que la trop longue attente du Général — bien qu’elle
n’imagine pas qu’il y ait entre ces faits un rapport autre que fortuit
— contribue à renforcer. Si l’un ou l’autre se confiait à elle, le
désarroi provenant de ses doutes serait supprimé par une connaissance
ou une ignorance complète mais, pour l’instant, il n’en est rien.
Françoise est seule, se dit que Lucienne peut-être…
La soirée avance Françoise, envahie par les afflictions de la nuit, se
déplace sans but laissant son regard désœuvré s’accrocher à quelques
toiles : au-dessus d’une des nombreuses portes d'entrée, un tableau
baroque mettant en scène le viol, par un cygne aux immenses ailes
blanches, d’une Léda sous les traits de laquelle elle ne peut
s’empêcher de reconnaître Gilberte. A sa droite, un vaste tableau aux
tons dominants brun et miel représentant une bataille équestre :
chevaux fous enchevêtrés piétinant des corps tombés à terre au milieu
de grands plis de drap rouge-sang ; au premier plan, la blancheur
crémeuse d'un cadavre donne de la profondeur à la scène. L'herbe est
haute, comme si la contrée était sauvage. Sur sa gauche, une
représentation des enfers : corps emmêlés, enchevêtrés dans de
douloureuses bacchanales, cuisses léchées par des langues et des
flammes, sexes empalant d'autres corps, doigts caressant et griffant
avec rage, bouches hurlant de jouissance ou dévorant de la chair
saignante, monstres chevauchant des hommes et des femmes, corps
démembrés, dépecés, ouverts, saignant, devenus viande, retournant ainsi
à l’état ordinaire de la matière, encore humains simplement dans la
douleur qu’ils manifestent…
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