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Général proust
   
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 Roberte regarde un tableau (le 19/02/2006 à 09h26)
Swann avait toujours eu ce goût particulier d’aimer à retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons…
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.

Il est maintenant vingt deux heures trente, comme si elle voulait se dégourdir les jambes ou alléger le poids de l’attente, Roberte a fait quelque pas à l’écart du groupe, tout est désormais possible et de nombreux soupçons s’installent dans son esprit : et s’ils étaient manipulés ? Tout est possible dans son milieu et elle sait que son amant est capable de tout, ce ne serait pas la première fois qu’il monterait un coup tordu pour apparaître ensuite comme le maître du jeu : sa vie est un vrai roman d’espionnage emplie d’intrigues, de complots, de soumissions, de trahisons, d’abandons apparents et de retours triomphaux. Le Général est un stratège… Roberte se demande que faire, sait qu’elle ne peut rien faire d’autre qu’attendre, espérer se tirer au mieux de la toile qui les englue.

Elle regarde machinalement un tableau : devant une mer bleue qui ferme l’horizon, sous un ciel empli de nuages orangés semblant indiquer que la scène se situe plutôt au crépuscule, un groupe d’une dizaine de personnages entoure un cavalier turc richement vêtu dont le cheval à la robe pommelée disparaît presque totalement derrière ce qui semble être trois femmes qui s’accrochent — ou sont attachées — à sa selle. Étendus sur le sol, visages hagards, cadavériques — une femme notamment est peut-être morte sur laquelle un petit enfant se couche — les autres personnages semblent accablés ou même blessés. Une vielle femme au premier plan vêtue de robes damassées rouges et noire, lui fait penser à ce que pourrait être Rachel dans quelques années : Roberte a toujours eu ce travers particulier de retrouver dans la peinture des maîtres non pas seulement les caractères généraux de la réalité qui nous entoure, mais ce qui semble au contraire le moins susceptible de généralité, les traits individuels des visages que nous connaissons. Ainsi, l’homme musculeux, brun, nu, à barbe très noire — si ce n’est un vague linge dissimulant son sexe et un foulard enroulé autour du coup — étendu à sa droite et qui la regarde peut-être, a quelques traits de Saint-Loup, la femme à l’enfant pourrait être Albertine et le fantassin turc qui, dans l’ombre surveille le groupe, ressemble à Ganançay… Si le Général était le cavalier turc, la scène pourrait bien être alors symbolique de leur situation, de ce moment particulier saisi dans un temps suspendu aux mouvements à venir du cavalier où tout, bien que déjà consommé, est encore possible. Roberte se dit qu’il faudrait maintenant que le film commence.
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 Myses en abîme (le 20/02/2006 à 12h34)
Je m’étais dit, presque avec une satisfaction de perspicacité dans mon désespoir, comme un assassin qui sait ne pouvoir être découvert mais qui a peur et qui tout d’un coup voit le nom de sa victime écrit en tête d’un dossier chez le juge d’instruction qui l’a fait mander…
Marcel Proust, Albertine disparue.

Il est un peu moins de vingt trois heures, les soldats qui patrouillaient dans le jardin devant les baies vitrées du Salon quittent un à un leur poste.

S’éloignant, le dernier d’entre eux, un jeune adjudant de gendarmerie regarde le bâtiment dont les fenêtres illuminées lui rappellent un tableau — dont il a oublié aussi bien l’auteur que l’époque — représentant une galerie de peinture : l’ensemble du bâtiment fait un cadre dans lequel chaque fenêtre éclairée de l’intérieur est elle-même un encadrement qui, par l’effet de la distance réduisant la perspective, contient lui-même une grande quantité d’autres tableaux ou d’écrans — inanimés à cette distance — qui, reflétés dans les non moins nombreux miroirs construit une mise en abyme de peintures et de représentations dont il ne peut percevoir les détails mais constitue une architecture d’ensemble baroque à la fois féerique et inquiétante dans le foisonnement des limites et des entourages où l’extérieur et l’intérieur se confondent dans une même artificialité et fractionnent l’espace en une multitude de sous-espaces enfermés les uns dans les autres destinés chacun à recevoir des scènes fragmentaires qui pourtant ne peuvent prendre sens dans la vision chaotique de l’ensemble que d’un point de vue particulier. Avec presque une satisfaction de perspicacité, il se dit alors que cela pourrait être comme une tentative désespérée de représentation des multiples moments apparemment sans relations qui donnent d’une vie enchevêtrée sans fin au milieu de tant d’autres une perspective unique, la vue soudain évidente que pourrait avoir un assassin — sûr de ne pouvoir être découvert tant il a brouillé les événements dans lesquels il est impliqué — qui voit tout à coup le nom de sa victime en titre du dossier posé sur le bureau du juge d’instruction qui l’a convoqué. Devant cet espace aplati, réduit à un seul de ses angles de vue, définitivement résumé dans cette image unique, il hésite un instant à bouger persuadé qu’un seul de ses pas détruira à jamais l’équilibre et que cette sensation de justesse absolue, de vérité définitive ne se reproduira plus jamais mais… qu’après tout cela n’a pas grande importance.

Pourtant il doit quitter son poste et donc il se déplace, se rapproche des fenêtres pour gagner la terrasse et, de là, rejoindre le bus qui l’attend. La dernière image qu’il perçoit dans l’encadrement de la dernière fenêtre est, sur un écran géant de télévision, celle d’un groupe de fillettes endimanchées remettant leurs bouquets au Général qui les embrasse une à une.

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