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| Saint-Loup regarde les tableaux (le 21/02/2006 à 14h40) |
…ce
trait différent et momentané qui trace dans les prunelles comme le
sillon d’une fêlure et qui provient d’une pensée que nos paroles à leur
insu ont agité en l’être à qui nous parlons, pensée secrète qui ne se
traduira pas par des mots, mais qui montera des profondeurs remuées par
nous, à la surface un instant altérée du regard.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
Une grande et belle femme, spencer de percale écarlate,
traverse la salle, le silence est presque absolu, la lumière tombe sur
elle, l'entoure comme si elle était la cible d'un projecteur : c’est
Roberte… elle n'ignore pas que les regards masculins la suivent sur son
passage, elle est très fine, très élancée, semble parfaitement à l’aise
dans cette salle immense.
Comme s’il n’avait pas remarqué sa sœur, Saint-Loup, ferme d'abord les
yeux, puis les ouvre à nouveau, fait semblant de s'intéresser aux
tableaux des murs alors que tout dans son attitude, dans le contrôle
qu’il impose à ses mouvements, dans la fixité par trop artificielle de
son regard, révèle qu’il ne souhaite que la regarder, peut-être même
lui parler. Il s’efforce cependant de se donner une contenance, cherche
dans la salle un autre motif d’intérêt.
Une jeune fille arborant ses bijoux avec irrévérence entre par une des
portes de droite. Roberte feint à son tour de s'intéresser à un des
tableaux de la salle, s'en approche lentement, s'attarde dans un examen
attentif de la toile. Elle porte un lourd collier de perles baroques,
regarde patiemment ses ongles, agitée devant l'envie de les ronger, met
rageusement les mains dans les poches. La jeune fille, svelte, traverse
la pièce avec une impertinence accrocheuse qui lui attire tous les
regards. Une autre jeune femme qui captive aussi les regards apparaît
en haut de l’escalier qu’elle entreprend de descendre. Elle semble
d’abord distraite. Elle… A mi-descente, la jeune femme provocante,
dédaigneuse, examine soudain avec minutie la foule des invités comme si
elle cherchait quelqu'un, semble hésiter, s'avance, puis se décide à
traverser la pièce, pour en sortir par une des portes de droite.
Roberte aperçoit devant elle un homme qu’elle prend d’abord pour
Charlus dont il a le maintien, esquisse un mouvement vers lui puis se
reprenant, s’arrête dans son élan, revenant au tableau qui lui donne
une contenance.
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