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Il
est difficile […] à chacun de nous de calculer exactement à quelle
échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui.
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs.
L'horizon
est à la fois proche et affreusement lointain, le ciel a une profondeur
absolue, l'espace extérieur vide, l’horizon est d'un calme profond.
Alors que la mer s'étale sur le paysage en une large tâche bleue
immobile, Saint-Loup sait qu’au loin, quelque part, le rouge et le
mouvement dominent. Dans sa tête défilent des panoramas divers, des
lieux exotiques : plages, cocotiers, rochers de corail, lagons… Ses
souvenirs — réels, imaginaires, rêvés — se mélangent intimement,
l'espace lui paraît transparent de lumière, la vie s’offre à eux, ils
sont jeunes, Albertine et Roberte, ses cadettes, ainsi qu’Oriane et un
lieutenant — le futur Général qui l’épousera quelques mois plus tard —,
font du cheval sur une plage dans un de ces pays du Sud où ils ont
l’habitude de prendre leurs vacances. Bien qu’il l’ignore alors, car il
est difficile à chacun de calculer exactement à quelle échelle ses
mouvements apparaissent à autrui, tout en cet instant d’un temps
suspendu, est déjà en place : les futures relations amoureuses de
Roberte avec un nommé Ganançay puis avec le Général, ainsi que l’amour
qu’Oriane, après avoir abandonné Elstir, éprouvera pour lui-même. Tout
est déjà là dans la transparente luminosité du ciel, dans les harmonies
maritimes, les mouvements languides des vagues, les sourires qui
s’échangent, les sous-entendus et les complicités qui s’établissent…
mais ils ne peuvent en avoir conscience : ils vivent encore en toute
innocence.
Derrière les alignements des rideaux tirés des fenêtres, qui forment
une frontière étanche entre le monde de l'extérieur et celui dans
lequel ils se trouvent, des ombres indistinctes vont et viennent
toujours dans la pâlr clarté d’une lune trop parfaite, comme de décor
d’opéra. Par intermittence, des stridences de sirènes d'ambulance
hachent la nuit. Saint-Loup et sa sœur Roberte sont protégés des
menaces anonymes de l'univers extérieur par les longs voiles de
mousseline qui pendent aux fenêtres, encadrées d'écrans vidéo ; ils
savent, dehors, les mers si lointaines, la nuit si noire, les vérités
du monde si pressantes…
Après avoir discuté un moment avec eux, Gilberte vient de les quitter,
Roberte l’a trouvé tendue, s’est trouvée piégée par cette tension qui
confirme un ensemble d’impressions indéfinissables : tout en eux est
trop lié, ils se sont enfermés dans des séries de relations
inextricables où le moindre des actes de chacun, la moindre des
paroles, provoque des réactions en chaînes qu’ils ne peuvent plus
contrôler. Trop tard pour revenir en arrière. Ils savent pourtant — ils
sentent plus qu’ils ne savent — que quelque chose, ce soir, va devoir
se dénouer.
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