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  Créer son blog KaZeo     Créer un blog gratuit Mercredi 19 juin 2013   St Romuald  
Général proust
   
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 Trop tard pour revenir en arrière
Il est difficile […] à chacun de nous de calculer exactement à quelle échelle ses paroles ou ses mouvements apparaissent à autrui.
Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

L'horizon est à la fois proche et affreusement lointain, le ciel a une profondeur absolue, l'espace extérieur vide, l’horizon est d'un calme profond. Alors que la mer s'étale sur le paysage en une large tâche bleue immobile, Saint-Loup sait qu’au loin, quelque part, le rouge et le mouvement dominent. Dans sa tête défilent des panoramas divers, des lieux exotiques : plages, cocotiers, rochers de corail, lagons… Ses souvenirs — réels, imaginaires, rêvés — se mélangent intimement, l'espace lui paraît transparent de lumière, la vie s’offre à eux, ils sont jeunes, Albertine et Roberte, ses cadettes, ainsi qu’Oriane et un lieutenant — le futur Général qui l’épousera quelques mois plus tard —, font du cheval sur une plage dans un de ces pays du Sud où ils ont l’habitude de prendre leurs vacances. Bien qu’il l’ignore alors, car il est difficile à chacun de calculer exactement à quelle échelle ses mouvements apparaissent à autrui, tout en cet instant d’un temps suspendu, est déjà en place : les futures relations amoureuses de Roberte avec un nommé Ganançay puis avec le Général, ainsi que l’amour qu’Oriane, après avoir abandonné Elstir, éprouvera pour lui-même. Tout est déjà là dans la transparente luminosité du ciel, dans les harmonies maritimes, les mouvements languides des vagues, les sourires qui s’échangent, les sous-entendus et les complicités qui s’établissent… mais ils ne peuvent en avoir conscience : ils vivent encore en toute innocence.

Derrière les alignements des rideaux tirés des fenêtres, qui forment une frontière étanche entre le monde de l'extérieur et celui dans lequel ils se trouvent, des ombres indistinctes vont et viennent toujours dans la pâlr clarté d’une lune trop parfaite, comme de décor d’opéra. Par intermittence, des stridences de sirènes d'ambulance hachent la nuit. Saint-Loup et sa sœur Roberte sont protégés des menaces anonymes de l'univers extérieur par les longs voiles de mousseline qui pendent aux fenêtres, encadrées d'écrans vidéo ; ils savent, dehors, les mers si lointaines, la nuit si noire, les vérités du monde si pressantes…

Après avoir discuté un moment avec eux, Gilberte vient de les quitter, Roberte l’a trouvé tendue, s’est trouvée piégée par cette tension qui confirme un ensemble d’impressions indéfinissables : tout en eux est trop lié, ils se sont enfermés dans des séries de relations inextricables où le moindre des actes de chacun, la moindre des paroles, provoque des réactions en chaînes qu’ils ne peuvent plus contrôler. Trop tard pour revenir en arrière. Ils savent pourtant — ils sentent plus qu’ils ne savent — que quelque chose, ce soir, va devoir se dénouer.
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