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| Des têtes coupées font un décor de balustrade |
Les
progrès de la civilisation permettent à chacun de manifester des
qualités insoupçonnées ou de nouveaux vices qui les rendent plus chers
ou plus insupportables à leurs amis.
Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.
Les palmes se balancent lentement sous l'effet d'une brise certainement
rafraîchissante, un garçonnet olivâtre, regard exorbité, ventre
démesurément gonflé, semble éclater de douleurs, le paysage alentour
est parsemé de cadavres d'animaux, un missile explose dans la pâleur du
ciel, des troupes d’enfants armés de fusils d’assaut parcourent les
villes massacrant tout sur leur passage. Un régiment au pas traverse
une ville. Des foules sales, surveillées par des hélicoptères
lourdement armés, hagardes, d’une maigreur inhumaine, dans lesquelles
le passage des camions militaires ouvre comme des tranchées, enjambant
avec indifférence des cadavres tombés çà et là, se traînent à grand
peine sous le soleil brûlant de routes poussiéreuses. La surabondance
des images qui se déversent des écran vidéo leurs contenus banalisés,
tout se mêle dans une même indifférence : un camion embrasé, où s’agite
un militaire en flamme, traverse l'écran à toute allure, des
garçonnets, portant des casques militaires trop grand pour eux,
brandissant des armes de bois, se poursuivent dans les herbes, imitant
des bruits de fusillade. Courant autour des arbres, des foules
d'enfants se poursuivent dans l'herbe en riant, un autre groupe
d'enfants replets joue à s'asperger dans la piscine d’une grande villa
; une fillette s'est isolée à l'écart et joue avec une poupée de
chiffon. Au fond de ce qui a été un jardin tropical on aperçoit un
couvent aux fenêtres ouvertes où l’on entend répéter des leçons
apprises ; soigneusement alignées sur les côtés des marches d’entrée,
des têtes coupées font un décor de balustrade.
Rachel détourne son regard des flots d’images qui la fascinent,
aperçoit la silhouette sombre d'un marin qui monte la garde. Elle a
tout à fait envie de lui parler, mais ne sait comment l'aborder. Elle
allume une cigarette… se demande où est passé Charlus et ce qu'elle
fait là, aurait bien aimé s'asseoir. Un officiel s’approche avec un air
de politesse désuète, cérémonieuse, entame avec elle une conversation
mesurée où il est question de « progrès de la civilisation », des «
qualités du Général », des « vices » de tel ou tel… Elle ne l’écoute
pas vraiment, se contente d’acquiescer. A travers un groupe de femmes
un artilleur arrive, il traverse la foule comme s'il cherchait
quelqu'un puis se précipite vers un officier supérieur qui discute dans
un groupe, leurs regards se croisent, l’artilleur claque des talons,
prononce quelques mots que personne n'entend, tend une enveloppe fermée
que l’oficier déchire aussitôt, il semble préoccupé, s'excuse, se
retire… Il marche vite… Rachel éprouve une sourde inquiétude.
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