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| Germaine ne sait que faire avec Palancy |
A quoi sert que l’heure n’ait pas sonné encore, si nous ne pouvons rien sur ce qui s’y produira?
Marcel Proust, Albertine disparue.
Au fur et à mesure de l’avancée de la soirée, au gré incessant des
déplacements des convives, des groupes de plus en plus denses, telles
des îles alluvionnaires résistant aux forces des remous d’eau, se
forment dans l’espace du Foyer ; des rumeurs contradictoires se
déplacent de l’un à l’autre, se transforment en fonction des mouvements
de tel ou tel, des propos qu’il rapporte ou déforme, des va-et-vient,
sans cohérence analysable, augmentant sans fin un sentiment diffus
d’impuissance face à ce qui va désormais se produire même si personne
ne croit pouvoir déterminer quel en sera le moment exact. La vie n'est
pas matière mais forme, elle est un ensemble incohérent de fragments
que seule la littérature — car écrire c'est faire croire que derrière
l'illusion des expressions agit un monde qui a sa propre cohérence —
peut s'efforcer à mettre un peu en forme. Mais si, parce que ses
expressions n'ont fonction que de donner un semblant de cohésion à des
histoires autrement sans consistance, la littérature est une des
solutions, l'existence est ailleurs : l'écrit n'est que simagrées,
illusions, impostures… spirales où chacun ne lit que ce qu'il veut
être, où toute forme s'enroule sur elle-même pour créer un magma solide
qui emporte les individus. La puissance du roman est de donner à des
mots autrement vides, en dépit de leur incohérence, la présence du
monde.
Palancy et Germaine ainsi sont pris dans ces tourbillons d’attractions,
de rejets, d’amour, de passion, de peur, d’ignorance et
d’incompréhension. Que Palancy veuille être aimé de Germaine qui ne
rêve que de Norpois, qu’elle ait préféré ne pas savoir ce qu’Argencourt
lui a confié, ne sont que deux des multiples attracteurs étranges qui
influent sur le visible désordre du mouvement d’ensemble initié par
l’absence inattendue du Général. Chacun dans le Foyer se trouve sans se
chercher, essaie d’éviter qui il veut fuir, cherche qui il aimerait
rencontrer, de qui il pourrait obtenir quelques informations fiables, à
qui il désirerait confier certitudes comme incertitudes, chacun
voudrait, à sa manière, composer le texte de cette soirée qui, dans ses
origines ou ses fins, de toutes façons, lui échappe. Cherchant tous
deux Norpois, pour des raisons indépendantes, Palancy rencontre
Germaine, lui parle d’Argencourt; Germaine se dit qu’il est au courant,
analyse la moindre de ses paroles, le convainc sans y prendre garde
dans ce que, depuis ses échanges avec Lucienne et Albertine, il
soupçonnait déjà: — Que savez-vous donc, ose Palancy? — Ce que vous
savez aussi, ni plus ni moins… — Comment avoir confiance? — Pourquoi ne
pas se méfier?
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