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| Germaine sait tout d'Argencourt |
Dans
la réalité [notre cœur] change, comme certains phénomènes de la nature
se produisent, assez lentement pour que, si nous pouvons constater
successivement chacun de ses états différents, en revanche, la
sensation même du changement nous soit épargnée.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann.
Il est près de vingt-trois heures, après avoir comme chaque convive
erré dans le Foyer, glissant de groupe en groupe, au gré aléatoire des
buffets qui se vident et des rencontres désormais sans surprises,
Argencourt a rejoint Germaine au bas de l’escalier: il y a si longtemps
qu’ils ne sont plus l’un pour l’autre que l’image publique que leur
renvoie leur société, qu’ils n’ont plus à partager que la connaissance
que chacun a de l’autre ainsi que les attitudes qu’ils se sont peu à
peu données. Mais leurs sentiments ont évolué si lentement que les
changements ne leur ont pas été douloureux, qu’il n’y a jamais eu entre
eux ni rivalité ni passion, se sont détachés lentement jusqu’à ne plus
dépendre l’un de l’autre — sinon pour les regards qui sont portés sur
eux — chacun prenant peu à peu le parti commode de considérer son
conjoint comme son confident. Germaine sait tout de ce qui agite
Argencourt et qu’il s’efforce de dissimuler sous une convivialité de
façade. Aussi, lorsque Charlus et Rachel les rejoignent, et bien que
chacun d’entre eux soit au courant du rôle des trois autres, rien de ce
qu’ils savent n’apparaît dans leur conversation, ils ne parlent que des
choses les plus insignifiantes de la vie, commentent les vins, les
petits fours, décrivent les robes de l’une ou l’autre, feignent de
s’inquiéter de la santé de leurs connaissances communes, parlent des
vacances à venir comme des caprices du temps ou de la qualité du
caviar. Seules quelques remarques convenues sur l’allocution télévisée
du Général sortent de ce cahier des charges: rien de leur angoisse ne
transperce, leurs regards, définitivement accommodés sur un lointain
horizon virtuel, ne se fixent sur rien. Ils voudraient savoir ce qu’a
pu être dit à Oriane, n’osent le demander; quitter le Foyer, savent
qu’ils ne le peuvent, que, pour leur sauvegarde, la Sécurité, avec le
plus grand respect et la plus exquise courtoisie ne le permettrait pas.
Ils ignorent quand se terminera cette soirée interminable, ni comment,
ni ce qui leur arrivera; ils pensent être sous le regard de chacun,
sont prisonniers de leurs images et de leurs conventions comme de leurs
secrets, sont condamnés à ne faire confiance qu’à leur groupe tout en
craignant que, de cette proximité évidente, d’autres ne déduisent une
complicité certaine. Ayant besoin de demeurer ensemble, ils pensent
devoir se fuir. Aussi, lorsque, traversant des cercles de convives,
Saint-Loup semble s’approcher d’eux, Argencourt et Charlus, sans se
concerter, décident d’essayer de trouver un dernier verre de champagne.
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